Récap juin 2016


Mariam Petrosyan - La maison dans laquelle (Monsieur Toussaint Louverture-2016)
Il m’aura fallu près de deux mois pour venir à bout de ce livre-dédale. Entre-temps, je me suis accordé plusieurs parenthèses plus « légères » pour sortir m’aérer l’esprit, reprendre mon souffle et me laisser engloutir de plus belle par la Maison, cocon protecteur (mais pas sans périls) que les enfants, devenus adolescents, doivent quitter à leur majorité, souvent contre leur gré, pour retrouver l’inconnu du monde extérieur et le réel.
Il ne faut pas craindre de se perdre dans le labyrinthe dans lequel l’auteur plonge son lecteur (et, oui, les surnoms des personnages évoluent bien au fil du temps !). Et même si ça a été souvent inconfortable pour le control freak que je suis, j’ai grandement apprécié cette lecture en mode « navigation à vue » qui s’est faite plus fluide dans son dernier tiers, à mesure que la date fatidique de la sortie de la Maison, du retour à l’Extérieur, approchait (était-ce parce que je l’ai lu de façon moins hachée, parce que les adultes y sont plus présents ?…).
Une lecture qui restera une expérience marquante, incontestablement.
Cyril, aka Pr Platypus, Sandrine, aka Yspadadden et Anne, de Textualités, en parlent bien mieux que moi.

C’est sur ce territoire neutre, à la frontière entre deux mondes, les immeubles et les terrains vagues, que fut bâtie la Maison. On l’appelle aussi «la grise». Son ancienneté la rapproche des ruines, derniers vestiges des édifices de son temps. Elle est isolée – les tours gardent leurs distances – et, plus large que haute, elle ne ressemble pas du tout à une dent. Ses trois étages donnent sur une autoroute. Son toit est hérissé d’antennes et de fils, sa chaux s’effrite, ses lézardes pleurent. Elle est aussi dotée d’une cour, un long rectangle cerné de grillage. Autrefois, sa peinture était blanche. Désormais c’est le gris qui domine, sauf pour le mur à l’arrière, qui a jauni. Côté cour, s’entassent garages, appentis, bacs à ordures et niches à chiens. La façade, quant à elle, est triste et nue. Comme on pourrait s’y attendre.
Personne ne l’admettra, mais les habitants des tours ne voient pas la Maison grise d’un bon œil. Ils préféreraient ne pas l’avoir dans leur voisinage. Ils préféreraient en vérité qu’elle n’existe pas du tout.

L'arrivée d'un nouveau était toujours un événement. Ils étaient si différents les uns des autres… Il suffisait de les regarder pour voyager. Et puis c'était tout aussi fascinant de les voir changer petit à petit, d'observer comment la Maison les aspirait pour se les approprier.

Il s’agissait de déceler, de respirer, de s’enivrer de l’odeur que les nouveaux ne manquaient jamais de véhiculer. Seuls les enfants de la Maison pouvaient identifier cette senteur, le parfum imperceptible de la chaleur maternelle, du chocolat au lait matinal, des goûters, peut-être même d’un chien ou d’un vélo. L’odeur d’un domicile à soi. Plus vieux étaient les souvenirs de l’Extérieur, plus aiguë était cette perception.

« Ok, concéda-t-il. Oublions cet autre toi qui vit dans le miroir.
- Tu penses que ce n'est pas moi ?
- C'est bien toi, mais en partie seulement, pas complètement. Disons que c'est toi, déformé par ta propre perception. Dans les miroirs, nous sommes toujours moins bien qu'en réalité, tu n'as pas remarqué ? »

Il est bien difficile de renoncer à un rêve. Il est plus facile de compliquer le chemin qui y mène plutôt que de se résoudre à le croire irréalisable

Quel que soit le rêve, petit, l'important, c'est de se réveiller à temps.

Quand tes questions sont plus stupides que toi, c'est déjà pénible, Fumeur. Mais quand elles sont carrément débiles, c'est insupportable. Elles sont comme le contenu de cette corbeille. Tu n'aimes pas l'odeur qui s'en dégage ? Moi, ce qui me débecte, c'est celle qui se dégage des mots vides, des mots morts. Il ne te viendrait jamais à l'idée de me jeter ces mégots au visage, n'est-ce pas ? Alors pourquoi ça ne te gêne pas de m'accabler de paroles vides de sens, putrides, sans te demander une seconde si ça m'est agréable ou non ?

Les mots qui sont prononcés ont toujours un sens, même quand tu ne veux rien dire.



Régine Detambel - Le chaste monde (Actes Sud-2015)
Librement inspiré de la vie de l'explorateur allemand Alexander von Humbolt, Le chaste monde suit le drôle de couple que forment Axel von Kemp et sa Lottie Feld, dans leur quête de liberté à travers l'Amérique du Sud, loin des carcans de leur époque et de leur milieu social qui les étouffent.
Même si je consens qu’il colle mieux à l’état d’esprit de ses deux protagonistes, l’aurais préféré un récit au style plus conventionnel que celui, souvent cru et heurté, choisi par Régine Detambel, qui m’a laissé sur le bord du chemin. La 4e de couv était pourtant prometteuse. Tant pis.

« Il est facile d'aimer la vie à l'étranger. Jamais on n'est à ce point son propre maître que là où personne ne vous connaît, où votre nom ne dit rien, ne suscite aucun souvenir, et où votre existence est donc exclusivement entre vos mains. Facile de venir à bout du malheur quand il ne peut plus prendre les dimensions de la honte. »


Michel Tremblay - La traversée du malheur (Actes Sud-2016)
Comment ça, le Tremblay de l’année est paru et je n’ai pas été prévenu ??!! Shame on me d’autant que la 4e de couv annonce que ce neuvième est non seulement le dernier volet à la Diaspora des Desrosiers (annoncée à l’origine comme une trilogie !) mais aussi la dernière pierre de Tremblay à l’édifice qu’il a commencé à bâtir dans les années 60, notamment avec les Chroniques du Plateau Mont-Royal.
À peine acheté, La traversée du malheur a été dévoré en l’espace d’un week-end, avec toujours le même plaisir, la joie de retrouver la galerie de tous ces personnages hauts en couleurs et en émotions que je côtoie régulièrement depuis une trentaine d’années maintenant. Alors oui, cette Traversée du malheur a un côté plus anecdotique que les autres chapitres de la saga ; on sent que Tremblay profite de cette dernière cartouche pour raccrocher les wagons et régler toutes les histoires qui ne l’avaient pas encore été. N’empêche que le phobique de la promiscuité que je suis a aimé vivre le temps de sa lecture dans le nouvel appartement où vient s’entasser cette famille.
Une fois refermé le livre, j’ai été saisi d’une sueur froide : et maintenant ? Et si ce dernier roman était le testament littéraire de Tremblay ? A plus de 70 ans, j’imagine mal l’auteur passer à un autre projet alors qu’il vient de consacrer plus de 50 ans à celui-ci !

Et c’est, après quelques recherches, ce que m’a confirmé un entretien paru dans le Huffington Post Québec :
Maintenant que la saga est définitivement clôt, Tremblay ne sait pas encore de quoi son avenir littéraire sera fait. « Je suis trop vieux pour passer à autre chose, a-t-il lancé en riant. Je ne crois pas au “lifting” littéraire à 73 ans. Il existe aujourd’hui beaucoup de jeunes auteurs de romans que j’admire. Il n’y a rien de plus triste de voir de vieux artistes qui veulent avoir l’air jeune. Il y a tout juste 50 ans, j’ai pu écrire Les belles-sœurs. J’ai tracé ma propre voie et il n’est pas question que je change. »
Et puis, il n’est pas impossible que monsieur retourne puiser dans son foisonnant corpus. « Il y a toujours moyen de faire ce que les Américains appellent des “spin off”, a-t-il ajouté. Je vais peut-être prendre un de mes personnages afin de le développer davantage. J’y pense, mais rien n’est encore certain. On verra! »

Est-il nécessaire de préciser que j’attends donc 2017 avec impatience ?


Anne Percin - Les singuliers (Le Rouergue-2014)
1888, 1889, 1890. Trois années de correspondance entre Hugo Boch et, principalement, sa cousine Hazel, et son ami d’enfance, le ténébreux Tobias.
Trois années d’une époque charnière dans l’histoire de la peinture (impressionnisme, pointillisme, naturalisme, Pont Aven, les Nabis…), la naissance de la photographie, l’exposition universelle de Paris et la construction de sa tour Eiffel, les meurtres de Jack l’Éventreur…
Aux côtés d’Hugo, on croise Gauguin, Sérusier, Toulouse-Lautrec, Charles Laval, Émile Bernard, Ensor, De Haan, Anna Klumpke… sans oublier Van Gogh dont la présence plane sur tout le roman.
Dans ce roman épistolaire, Anne Percin mêle vérité historique et fiction (seuls ses trois principaux protagonistes sont sa propre création, avec une mention spéciale pour l’impétueuse Hazel) ; c’est plein de d’humour, de tendresse, de vie. C’est également une réflexion pertinente sur l’art et la condition d’artiste, sur la condition féminine aussi. Une vraie réussite.
Le trombinoscope des “vedettes” du roman concocté par Anne Percin herself.
Extraits


Ta-Nehisi Coates - Une colère noire (Autrement-2016)Lettre destinée à son fils de 15 ans, pour le mettre en garde contre le Rêve (l’American Dream, le I Have A Dream de Luther King) et l’inciter à lutter pour le respect du « corps noir ».
Intéressante préface d’Alain Mabankou qui pointe les différences entre la réalité des noirs américains et celle des Africains en France.
Un livre-plaidoyer auquel font écho les déclarations remarquées de Viola Davis, sacrée meilleure actrice dramatique aux 67e Emmy Awards en septembre 2015, et, plus récemment, de Jessie Williams qui vient de recevoir le BET Humanitarian Award 2016.
L’entretien de Ta-Nejhisi Coates pour Playboy.

« En Amérique, la blessure ne vient pas du fait de naître avec une peau plus foncée que la moyenne, des lèvres plus épaisses que la moyenne, un nez plus large que la moyenne, elle vient de tout ce qui se passe après. »
 

« La vie noire ne vaut pas cher, mais en Amérique les corps noirs sont une ressource naturelle d’une valeur incomparable. »
 

« Je suis désolé de ne pas pouvoir arranger tout ça. Je suis désolé de ne pas pouvoir te sauver. Mais pas si désolé que ça. Une partie de moi pense que ta vulnérabilité te rapproche du sens de la vie, de la même manière que la volonté de certains de se croire blancs les en éloigne. »
 

« À l’époque, j’avais très bien compris que je ne faisais pas tant partie d’une « race » biologique que d’un ensemble de gens, et que ces gens n’étaient pas noirs à cause d’une couleur ou d’une caractéristique physique. Ils étaient liés parce que tous subissaient le fardeau du Rêve, ils étaient liés par toutes ces belles choses, une langue et des manières de parler, une nourriture et une musique, une littérature et une philosophie, une expression commune, en somme, qu’ils façonnaient comme des joyaux sous le poids du Rêve. »

« La race naît du racisme, et non le contraire. »
 

« Je ne sais pas ce que c’est que de grandir avec un Président noir, des réseaux sociaux, des médias omniprésents et des femmes noires, partout, qui portent leurs cheveux au naturel. Tout ce que je sais, c’est que lorsqu’ils ont relâché l’assassin de Michael Brown, tu as simplement dit : « Faut que j’y aille. » Et ça m’a brisé le cœur : malgré nos mondes différents, mon sentiment, à ton âge, était exactement le même. Et à ce moment-là de mon adolescence, je n’avais pas encore commencé à imaginer tous les périls qui nous attendaient au tournant. Toi, tu crois encore que l’injustice, c’est ce qui est arrivé à Michael Brown. Tu n’as pas encore été aux prises avec les mythes et les récits, et tu n’as pas encore découvert l’étendue du pillage à l’œuvre partout autour de nous. »
 

« La rue fait de chaque journée une suite de questions pièges, et chaque réponse incorrecte peut provoquer une raclée, une balle dans la peau, une grossesse non désirée. Personne n’en sort indemne. Pourtant, la chaleur qui se dégage de ce danger permanent, de ce flirt constant avec la mort, est excitante. »
 

« Tout ce qui m’entourait était déterminé par la peur, et je savais, comme le savent tous les Noirs, que cette peur était liée au Rêve, à ces garçons insouciants, à ces tartes et à ces viandes rôties, à ces blanches clôtures et à ces verts jardins qui scintillaient la nuit sur nos écrans de télévision. »
 

« Il fallait que je le sache. Je devais me sortir de là… Je dévorais les livres. Ils étaient comme des rais de lumière dans l’encadrement d’une porte et peut-être pouvait-on accéder à un autre monde derrière cette porte, un monde hors de portée de la peur paralysante qui sous-tendait le Rêve. »
 

« En d’autres termes, j’étais fait pour la bibliothèque, pas pour la salle de classe. La salle de classe était une prison, construite pour d’autres intérêts que les miens. La bibliothèque était ouverte, infinie, libre. »
 

« La haine donne une identité. Le nègre, la pédale, la salope illuminent la frontière, illuminent de manière ostensible ce que nous ne sommes pas, illuminent le Rêve d’être blanc, d’être un Homme. Nous attribuons des noms aux étrangers que nous haïssons et nous nous trouvons dès lors confirmés dans notre appartenance à la tribu. »
 

« Il y a des gens que nous ne connaissons pas vraiment et qui font pourtant partie de notre vie, qui occupent dans le creux de notre cœur un espace particulier. Lorsqu’ils sont tués, lorsqu’ils perdent leur corps et que l’énergie noire se disperse, cet espace devient blessure. »


Paul McVeigh - Un bon garçon (Philippe Rey-2016)
Un père alcoolique, joueur et absent ; une mère courage qui subit les coups de son mari et fait de son mieux pour faire bouillir la marmite et tenir ses quatre enfants ; un grand frère, Paddy, qui le malmène ; une grande sœur, Mary, dite la Rougeole ; et P'tite Maggie, sa préférée qui ne le quitte quasi-jamais. Voilà la famille de Mickey Donnelly, un gamin d’une dizaine d’années, qui vit dans les années 80 à Ardoyne, quartier populaire catholique de Belfast, avec son lot d’émeutes et d’attentats.
Comme si cela ne suffisait pas à son malheur, Mickey est bon à l’école, parle bien, préfère les jeux des filles que de se battre avec les garçons, ce qui lui vaut d’être affublé de noms d’oiseaux et d’être rejeté tant par les garçons que par la plupart des filles.
Tiraillé entre son désir d’être comme tout le monde, de faire partie d’une bande et de se démarquer des garçons de son âge, Mickey, pendant ces huit semaines de vacances d'été qui le séparent du collège, va devoir aussi gérer avec les prémices de sa puberté. Solitaire, il n’y a qu’auprès de son chien Tueur qu’il trouve un peu de réconfort.
Humour, sensibilité, naïveté, parsèment les tribulations de ce gamin fantasque et attachant qui rêve de partir en Amérique pour devenir acteur et échapper ainsi à sa condition et à son environnement. Un récit enlevé, malgré quelques petits coups de mou, dans la pure lignée de Maggie and me, de Damian Barr ou de 50 façons de dire fabuleux, de Graeme Aitken

« Pourquoi les imbéciles savent-ils si bien être méchants ? »



Adam Haslett - Imagine me gone (Little, Brown and Company-2016)
Je retrouve Adam Haslett avec un immense plaisir. Il excelle vraiment à dépeindre les rapports humains avec justesse et délicatesse. Un gros bol d’émotion (même si je ne suis pas avancé très loin dans le récit).

“[…] if he hadn’t asked me if I loved John, the unthinkable would be possible: Michael wouldn’t be here at all. His name loses meaning when I repeat it too often to myself, but I have no other word to designate the mystery of him, my firstborn. There’s something illiberal about the way infants are thrust into the hands of people who have no idea what they’re doing, who can only experiment. It’s unfair, he had no choice.”

“People think disco is shallow, that it’s plastic and heartless, but they fail to hear the depth of its sadness. What else forces you to move and weep at the same time? When Moroder strips away all the effects at the one-minute mark, leaving only the drum track, and Summer’s voice hardens to belt out the chorus, insisting their love will last forever, over and over, twelve repeats, you can’t help but hear the lie in it. Of course it won’t last. And yet still she wants to give us peace, to set our weary minds at ease. Could a person ever not want that?”

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