Récap octobre 2016


Hanya Yanagihara - A Little Life (Doubleday-2015)
Rarement un roman m’aura accaparé aussi longtemps, soit près de trois mois, même si j’ai entrecoupé cette lecture par d’autres entre temps.
Au départ, on croit lire l’histoire de l’amitié entre 4 étudiants sur près de 4 décennies mais en fait on se rend vite compte que l’histoire se concentre sur l’un deux seulement, Jude, et que les autres personnages n’existent que par lui.
J’ai été emballé dès le départ par tout ce que le roman dit de l’amitié, de l’entrée dans l’âge adulte et des conventions à suivre… ou pas. Il y a là-dessus, entre autres, de très beaux passages. D’ailleurs un des points forts du roman est son écriture. Yanagihara écrit vraiment très bien et c’est ce qui m’a permis de tenir jusqu’au bout des 700 et quelques pages car l’ensemble gagnerait à être resserré sur moitié moins de pages. L’impression de longueur rend d’autant plus perceptibles les « défauts » du roman pourtant imperceptibles au départ : en se concentrant exclusivement sur les interactions entre ses personnages, l’auteur rend totalement invisible le monde qui les entoure : aucun événement historique, aucun détail qui pourrait marquer l’époque… C’est comme s’ils étaient seuls au monde et à la longue, quand leurs liens se desserrent, ça devient gênant. En outre, ils évoluent tous dans des milieux sinon privilégiés, du moins hors-normes (superbes maisons, lofts branchés…) et tous ont des professions prestigieuses (artiste, avocat, architecte, artiste). Enfin, plus on en apprend sur le passé de Jude, plus on se dit que l’auteur a décidément trop chargé la mule. Ça en devient presque caricatural.
Et c’est bien dommage car il y a vraiment de très bonnes choses dans ce roman.

“The best part about going away is coming home. Who said that? Not him, but it might as well have been, he thinks as he moves through the apartment. It is noon: a Tuesday, and tomorrow they will drive to Boston.
If you love home—and even if you don’t—there is nothing quite as cozy, as comfortable, as delightful, as that first week back. That week, even the things that would irritate you—the alarm waahing from some car at three in the morning; the pigeons who come to clutter and cluck on the windowsill behind your bed when you’re trying to sleep in—seem instead reminders of your own permanence, of how life, your life, will always graciously allow you to step back inside of it, no matter how far you have gone away from it or how long you have left it.”

“[…] he was old enough now to know that within every relationship was something unfulfilled and disappointing, something that had to be sought elsewhere. […] you always sacrificed something. The question was what you sacrificed. […] As you got older, you realized that the qualities you valued in the people you slept with or dated weren’t necessarily the ones you wanted to live with, or be with, or plod through your days with. If you were smart, and if you were lucky, you learned this and accepted this. You figured out what was most important to you and you looked for it, and you learned to be realistic. […] He now viewed a successful relationship as one in which both people had recognized the best of what the other person had to offer and had chosen to value it as well.”

““He loves seeing you, Jude,” Meredith always says, but he doesn’t think this is true, really. He sometimes thinks he continues to come more for Meredith’s sake than for Lucien’s, and he realizes that this is the way it is, the way it must be: you don’t visit the lost, you visit the people who search for the lost.”

“It was precisely these scenes he missed the most from his own life with Willem, the forgettable, in-between moments in which nothing seemed to be happening but whose absence was singularly unfillable.”

“How can you help someone who won’t be helped while realizing that if you don’t try to help, then you’re not being a friend at all?”



Aude Picault - Parenthèse Patagone (Dargaud-2015)
« Nous aurons passé dix jours en Patagonie, quand une année ne suffirait pas à en saisir les contours. Dix jours, comme une parenthèse ouverte sur l'immensité. »
Pas vraiment carnet de voyage, ni roman graphique… Pas vraiment journal de bord personnel, pas suffisamment documenté pour être un récit de voyage… Bref, trop superficiel pour être captivant (même si la parenthèse n’a duré que 10 jours), voire émouvant. En outre, l’aquarelle n’est pas forcément le meilleur media pour rendre compte de la beauté des paysages déserts et austères de la Patagonie.
Un joli support pour les souvenirs de voyage de son auteur qui présente peu d’intérêt pour le lecteur (comme les doubles pages de cartes détaillant l’avancée de l’itinéraire), pas mieux qu’une soirée diapos chez une vieille tante de retour de vacances.
Je pensais que cet album renforcerait mon envie d’aller faire un tour au bout du monde l'hiver prochain. C’est raté… même si mon envie de Patagonie est toujours intacte.


Laurent Mauvignier - Continuer (Minuit-2016)
Mère divorcée à la ramasse, Sibylle embarque son fils Samuel, en voie de délinquance aiguë, dans un voyage à la roots dans le Kirghizstan, histoire de lui remettre les idées en place et lui redonner le sens des vraies valeurs.
Après les déceptions consécutives d’Autour du monde et surtout de Retour à Berratham, j’appréhendais un peu ce nouveau Mauvignier, surtout après sa descente en bonne et due forme par Pr Platypus.
Loin de crier au chef d’œuvre comme certains, je dois reconnaitre que j’ai passé un bon moment en compagnie de cette femme déboussolée qui, pour sauver son fils, se sauve elle-même d’un certain renoncement à la vie et à ce qu’elle peut vous apporter. Le seul bémol que je ferai concerne la fin du récit, où le message de « tolérance » et de la nécessité « de l’autre » pour avancer est plus que maladroit, voire préchi-précha.


Leila Slimani - Chanson douce (Gallimard-2016)
On ne compte plus les blogueuses qui ont poussé des cris d’orfraie en trouvant « trop dur pour leur petit cœur de maman » cette histoire de nounou tueuse d’enfant. Qu’elles aient lu ou non le roman, d’ailleurs.
Évidemment, cet aspect du roman ne m’a ni dérangé, ni intéressé. Si j’ai beaucoup aimé ce roman, c’est pour de toutes autres raisons comme les réflexions sur la maternité/paternité (cette soi-disant plénitude d’avoir des enfants qui tient plus de la mission accomplie, cette sorte d’obligation de devoir se prétendre épanoui(e) alors que la réalité est autrement plus triviale et qu’on aurait bien envie parfois de renvoyer les mômes là d’où ils viennent) ou encore celles sur cette façon qu’ont certains qu’on pourrait qualifier de « bobos » de se donner bonne conscience à peu de frais, en feignant une égalité de classe et une proximité avec les plus démunis… tant que ça ne les engage pas trop et que ça ne perturbe pas leur petit confort quotidien…
Pour autant, Leila Slimani n’y va pas avec le dos de la cuillère pour charger Louise (même si elle a eu la bonne idée de ne pas faire de sa nounou une immigrée) et la fin du roman laisse à désirer.

« Elle avait toujours refusé l’idée que ses enfants puissent être une entrave à sa réussite, à sa liberté. Comme une ancre qui entraîne vers le fond, qui tire le visage du noyé dans la boue. Cette prise de conscience l’a plongée au début dans une profonde tristesse. Elle trouvait cela injuste, terriblement frustrant. Elle s’était rendu compte qu’elle ne pourrait plus jamais vivre sans avoir le sentiment d’être incomplète, de faire mal les choses, de sacrifier un pan de sa vie au profit d’un autre. Elle en avait fait un drame, refusant de renoncer au rêve de cette maternité idéale. S’entêtant à penser que tout était possible, qu’elle atteindrait tous ses objectifs, qu’elle ne serait ni aigre ni épuisée. Qu’elle ne jouerait ni à la martyre ni à la Mère courage.
Tous les jours, ou presque, Myriam reçoit une notification de la part de son amie Emma. Elle poste sur les réseaux sociaux des portraits au ton sépia de ses deux enfants blonds. Des enfants parfaits qui jouent dans un parc et qu’elle a inscrits dans une école qui épanouira les dons que, déjà, elle devine en eux. Elle leur a donné des prénoms imprononçables, issus de la mythologie nordique et dont elle aime à expliquer la signification. Emma est belle, elle aussi, sur ces photographies. Son mari, lui, n’apparaît jamais, éternellement voué à prendre en photo une famille idéale à laquelle il n’appartient que comme spectateur. Il fait pourtant des efforts pour entrer dans le cadre. Lui, qui porte la barbe, des pulls en laine naturelle, lui qui met pour travailler des pantalons serrés et inconfortables.
Myriam n’oserait jamais confier à Emma cette pensée fugace qui la traverse, cette idée qui n’est pas cruelle mais honteuse, et qu’elle a en observant Louise et ses enfants. Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n’aurons plus besoin les uns des autres. Quand nous pourrons vivre une vie à nous, une vie qui nous appartienne, qui ne regarde pas les autres. Quand nous serons libres. »

« Les squares, les après-midi d’hiver. Le crachin balaie les feuilles mortes. Le gravier glacé colle aux genoux des petits. Sur les bancs, dans les allées discrètes, on croise ceux dont le monde ne veut plus. Ils fuient les appartements exigus, les salons tristes, les fauteuils creusés par l’inactivité et l’ennui. Ils préfèrent grelotter en plein air, le dos rond, les bras croisés. À 16 heures, les journées oisives paraissent interminables. C’est au milieu de l’après-midi que l’on perçoit le temps gâché, que l’on s’inquiète de la soirée à venir. À cette heure, on a honte de ne servir à rien.
Les squares, les après-midi d’hiver, sont hantés par les vagabonds, les clochards, les chômeurs et les vieux, les malades, les errants, les précaires. Ceux qui ne travaillent pas, ceux qui ne produisent rien. Ceux qui ne font pas d’argent. Au printemps, bien sûr, les amoureux reviennent, les couples clandestins trouvent un domicile sous les tilleuls, dans les alcôves fleuries, les touristes photographient les statues. L’hiver, c’est autre chose. »

« À cette époque, Paul s’est senti pris au piège, accablé d’obligations. Il s’est éteint, lui dont tout le monde admirait l’aisance, le rire tonitruant, la confiance en l’avenir. Lui, le grand échalas blond sur le passage de qui les filles se retournaient sans qu’il les remarque. Il a cessé d’avoir des idées folles, de proposer des week-ends à la montagne et des virées en voiture pour aller manger des huîtres sur la plage. Il a tempéré ses enthousiasmes. Dans les mois qui ont suivi la naissance d’Adam, il s’est mis à éviter la maison. Il inventait des rendez-vous et buvait des bières, seul, en cachette, dans un quartier éloigné de chez lui. Ses copains étaient devenus parents eux aussi, et la plupart avaient quitté Paris pour la banlieue, la province ou un pays chaud du sud de l’Europe. Pendant quelques mois, Paul est devenu puéril, irresponsable, ridicule. Il a eu des secrets et des envies d’évasion. Il n’avait d’ailleurs pas d’indulgence pour lui-même. Il mesurait bien à quel point son attitude était banale. Tout ce qu’il voulait, c’était ne pas rentrer chez lui, être libre, vivre encore, lui qui avait si peu vécu et qui s’en rendait compte trop tard. Les habits de père lui semblaient à la fois trop grands et trop tristes.
[…] Quelque chose était mort et ce n’était pas seulement la jeunesse ou l’insouciance. Il n’était plus inutile. On avait besoin de lui et il allait devoir faire avec ça. En devenant père, il a acquis des principes et des certitudes, ce qu’il s’était juré de ne jamais avoir. Sa générosité est devenue relative. Ses engouements ont tiédi. Son univers s’est rétréci. »



Nickolas Butler - Des hommes de peu de foi (Autrement-2016)
Ça commence en 1962, comme un roman d’apprentissage avec Nelson, souffre-douleur de son équipe de scouts, gamin mis à l’écart, qui ne peut compter que sur la seule présence de Jonathan, un scout un peu plus âgé que lui, pour sa fête d’anniversaire…..
Ça continue en 1996, avec Jonathan, dont le couple bat de l’aile, qui retrouve sa maîtresse chaque fois qu’il emmené son fils Trevor à son camp scout. Jonathan qui voudrait que Trevor profite un peu de son adolescence pour découvrir que la vie ne se limite pas aux bonnes actions et aux bonnes conduites et que c’est un peu plus compliqué que ça.
Ça se termine en 2019, avec Thomas, le fils que Trevor n’a pas eu le temps de connaître puisqu’il est mort au combat quelque part en Irak ou en Afghanistan.
Les générations se succèdent et à chaque fois les idéaux d'enfance ne résistent pas aux réalités d'adulte : qu’est-ce qui fait qu’on est un homme bien ? Que lègue-t-on à ses enfants, aux générations suivantes ? Autant de questions que pose Butler dans ce roman pourtant très américain dans sa conception de la morale et de la vertu. Une chose est sûre : ils ne sont pas très jojos les hommes de ce roman. Les femmes en revanche font espérer en l’humanité.

« Parmi les garçons ici présents, il y aura un assassin, un voleur de banque, certains seront coupables de fraude fiscale, d’autres tromperont leur femme. Je le regrette. Mais quand je t’entends souffler dans ce clairon, je n’entends pas que du vent. Ce que j’entends résonne loin dans le temps. C’est quelque chose de positif. Ne te laisse pas décourager, Nelson.
[…]
Quand ils se montrent odieux avec toi, ce qu’ils cherchent par-dessus tout, c’est à te priver de ta beauté, de la beauté de ce clairon. Ils voudraient la voler, l’anéantir. Ne les laisse pas faire. Sois plus fort qu’eux. »
 

« J’ai connu des lâches et des héros, dit-il. Les héros sont toujours gouvernés par le cœur ; les lâches par le cerveau. Ne l’oublie jamais. Les héros ne calculent pas, ne calibrent pas. Ils font le choix du bien. »

« Le monde, semble-t-il, se moque que l’on soit Eagle Scout, ou Tenderfoot. Tout ce qui compte, c’est le nombre de vos « abonnés » sur les réseaux sociaux, la perfection de vos abdos au bronzage artificiel, ou si vous êtes un petit génie qui revend une start-up n’ayant jamais fabriqué le moindre produit viable. »

« Une ambiance néfaste aux ondes malveillantes semble envahir l'Amérique actuelle. Les citoyens s'indignent hâtivement à tout propos, se réfugient dans une attitude défensive archaïque et critiquent les arguments des uns et des autres plutôt que de chercher un terrain de compromis, à défaut d'un terrain d'entente. »



Manu Causse - La 2CV verte (Denoel-2016)
« - C'est l'histoire d'un papa et son fils qui partent en voyage. Un voyage rigolo, dans une jolie voiture verte. Au début, ils ne se parlent pas. À cause d'un sorcier. Il n'était pas invité au baptême, alors il s'en fâché. Il a déboulé en plein milieu de la cérémonie, furieux, et il a lancé un sort. Il a dit que cet enfant n'aurait pas de langue, pas de bouche, et de l'océan derrière les yeux. De l'océan plein la tête. Non, attends, je me trompe. Il a enfermé le petit dans une tour. Une tour invisible, une tour qui le suit partout.
Le petit reste silencieux. Et bave peut-être un peu.
- Mais là, le père arrive, dit le père. Dans un carrosse vert qui ressemble à une citrouille. Et il libère le fils de sa tour invisible. »


Ne pas chercher dans ce roman un énième « témoignage » poignant sur l’autisme. D’autant que de l’autiste, il n’est quasiment rien dit sinon qu’il est totalement absent au monde.
C’est surtout du père dont il s’agit ici, de sa culpabilité envers ce fils, qu’il ne voit qu’une semaine sur deux, divorce oblige, qui ne sait plus quoi faire pour entrer en communication avec lui…
De plus, le mode « conte » choisi par Manu causse donne une tonalité particulière au récit, où le père en cavale croise quelques personnages hauts en couleur mais toujours pleins d’humanité.
Un bon moment de loufoquerie et de tendresse.

« Le père se dit que ça doit être agréable de ne pas penser. De vivre à l'instinct, directement, sans le filtre embarrassant des constructions mentales. Réagit aux pulsions, aux impulsions, au quart de tour, un peu comme un bourdon. Chercher à manger. Chercher la lumière. Se reproduire et mourir sans peur. Avec un système nerveux simplifié. Ça doit être reposant. Aussi bien, son fils a de la chance, qui sait. »

« Tout se fige.
Presque tout, disons. La vibration profonde de l'univers, le rythme fondateur, la fréquence que l'on pourrait appeler vie, ou Dieu, ou cosmos, n'en est pas affectée. Elle suit son cours tranquillement, depuis le dernier big bang et jusqu'au prochain big crunch et en attendant les suivants. Tous les autres rythmes - depuis la stridulation des sauterelles dans les herbes jusqu'aux battements de cœur dans la poitrine du gendarme […] - tous les autres rythmes ne sont que des émanations, des harmoniques de la note profonde, de la chanson que se fredonne Dieu pour oublier qu'il n'existe pas. Et donc, tant que Dieu chante, tant que l'univers rayonne, rien ne peut vraiment s'arrêter ou se figer. »

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