Il existe tellement de façons de décevoir sa famille.

Morris Rosenfeld - Flying Spinnakers, 1938


Mer et voile
Je suis citoyen du plus beau pays du monde. Un pays aux lois dures mais simples cependant, qui ne triche jamais, immense et sans frontières, où la vie s'écoule au présent. Dans ce pays sans limites, dans ce pays de vent, de lumière et de paix, il n'y a de grand chef que la mer. 

Diriger un chantier maritime, c’est comme travailler dans un hôpital psychiatrique. Nous compatissons à coups de hochements de tête et de grimaces. Nous faisons de la figuration dans des fantasmes et des illusions.
— Après, on ira en Chine, a ajouté Marcy en enlaçant les hanches osseuses de Rex et en glissant son pouce dans sa poche avant.
— Magnifique, ai-je répondu.
En pensant : Vous allez mourir tous les deux.

Pour Grumps, tout ce jargon participait d’un complot, afin que le simple fait de naviguer paraisse intimidant. Pour ma part, je pense que le glossaire nautique a été inventé par des individus qui avaient du mal à s’exprimer, puis perpétué par leurs successeurs au langage inarticulé, qui s’y sont accrochés comme une tribu s’accroche à une langue agonisante.

[...] comment est-ce que tu peux être aussi excité par le fait d’avancer un tout petit peu plus vite que quelqu’un d’autre, alors que vous vous traînez lamentablement sur l’eau tous les deux ?
— C’est difficile à expliquer.
— Essaie.
— [...] Pour la plupart des propriétaires de bateaux à moteur, le vent est un obstacle, alors que c’est notre carburant. On exploite une force invisible. Il y a de la magie là-dedans.
Noah a éclaté de rire.
— Tu fais de la marche à pied ! Si tu vas un peu plus vite que le crétin d’à côté, qu’est-ce que ça change ?


Les joies de la famille
Les familles se déchirent pour des histoires d'argent, de trahison et d'abus, pour des histoires de ressentiments, d'infidélités et de malentendus, parce que les gens sont des crétins. N'importe quoi ou presque, peut ébranler ces lignes de fracture. Mais je ne connais qu'une seule famille qui se soit déchirée à cause d'une course de voiliers.

Quand nous avons retrouvé notre sérieux, Mère s’est sentie obligée de souligner que nous n’étions pas plus bizarres que la plupart des autres familles.
— Nous sommes plus extraordinaires, voilà tout, a-t-elle dit en se penchant au-dessus de la table. Et nous restons proches les uns des autres, même quand nous sommes séparés.

Et soudain, le sentiment de familiarité s’est envolé, nous ressemblions davantage à des étrangers, nos transformations et nos différences apparaissant comme des vergetures dans la lumière déclinante, mais peut-être percevais-je ce qui allait se produire et non pas ce que j’avais devant les yeux.


La science et les maths
Le chaos n’existe plus dès que l’on trouve la bonne formule mathématique pour l’expliquer.

[...] elle nous expliqua qu’il [le GPS] calculait son emplacement en triangulant les signaux émis par des satellites. Toutefois, pour être précis, il devait savoir combien de temps mettaient ces signaux à lui parvenir, au millionième de seconde près, ce qui était très délicat, car les satellites se déplacent et leurs signaux traversent la gravitation terrestre. Obtenir des données exactes aurait été impossible, précisa-t-elle, si Einstein n’avait pas calculé que la gravitation terrestre accélérait le temps, très légèrement, devançant le satellite de trente-huit millionièmes de seconde par rapport au temps terrestre. Sans ces calculs, les erreurs grandiraient d’heure en heure, et un GPS ne servirait plus à rien.
— Nous savons où nous sommes grâce à Einstein.
Moi, ce que je savais, c’était que notre mère avait le béguin pour le cerveau d’Albert.

Des apocalypsologues moins scientifiques nous mettent en garde contre Niburu, la planète X renégate, qui serait sur le chemin de la Terre. Le fait que cette calamité ait été prédite par une femme qui affirmait recevoir des e-mails envoyés par des extraterrestres n’a pas découragé ses partisans, mais permettez-moi de vous assurer que si Niburu fonçait vers nous, ma mère l’aurait déjà vue, comme vous verriez un élan sur une piste de bowling.

“Regarde autour de toi !” me dit-elle en pivotant comme une gymnaste, avec ses grandes mains écartées. “Les arbres, les oiseaux, les chiens, les maisons, les gens. Rien ne dure toujours !” Et elle sourit. C’est ça que je trouve le plus émouvant. Elle est enchantée. 

Jim Lynch - Face au vent (Gallmeister, 2018) 
Trad. de l'anglais (États-Unis) par Jean Esch

Commentaires

  1. Hum, j'ai calé, ou alors il aurait fallu que je saute les passages où ça navigue...

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    1. Oh, c'est dommage.... J'ai adoré le personnage de la mère; et celui de Bernard aussi, dans une moindre mesure.
      En attaquant la lecture, j'ai craint, moi aussi, d'être perdu par tous les passages liés à la voile. Et puis, ça a plutôt bien passé parce que si la mer et la voile tiennent une place énorme, c'est avant tout une histoire de famille et c'est ça qui m'a plu. A de rares exceptions près, les passages sur la navigation ne sont pas là "pour faire beau" mais révèlent beaucoup des différents membres de la famille.

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  2. J'avoue avoir aussi senti dans l'écriture un côté 'atelier d'écriture' un poil fabriqué, mais ce n'est pas seulement dans ce roman, qui a ses qualités, et sans le trop plein de voile, j'aurais continué.

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    1. Ah ok... Je comprends mieux. Et ce que tu as identifié comme "fabriqué", c'est peut-être ce que j'ai trouvé "too much" dans le destin de Ruby...

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