Cesarem legato alacrem eorum

Brassaï (Hàlasz, Gyula, dit) - Carrefour de Passy et de la Tour, 1940



17
Je me souviens des aiguilles en acier, et des aiguilles en bambou, que l'on aiguisait sur un frottoir après chaque disque.

24
Je me souviens que le premier microsillon que j'ai écouté était le Concerto pour hautbois et orchestre de Cimarosa.

38
Je me souviens que Michel Legrand fit ses débuts sous le nom de « Big Mike ».

51
Je me souviens des autobus à plate-forme : quand on voulait descendre au prochain arrêt, il fallait appuyer sur une sonnette, mais ni trop près de l'arrêt précédent, ni trop près de l'arrêt en question.

68
Je me souviens de l'époque où il fallait plusieurs mois et jusqu'à plus d'une année d'attente pour avoir une nouvelle voiture.

78
Je me souviens de « Les yeux fermés, j'achète tout au Printemps » et de « Quand je les ouvre, j'achète au Louvre ».

99
Je me souviens qu'un magasin d'alimentation de luxe, avenue Mozart, vendait, extrêmement cher, en décembre, des corbeilles de fruits avec, en particulier, des « raisins de Noël » très réputés pour leur rareté, ovoïdes, très gros et translucides, et insipides.

108
Je me souviens que Fleur de Cactus, aussi, a tenu très longtemps et que cela a permis à Sophie Desmarets de s'acheter un magasin d'antiquités dans le passage Choiseul, qu'elle a appelé « Cactus Bazaar ».

117
Je me souviens que Jean Gabin, avant la guerre, devait, par contrat, mourir à la fin de chaque film.

134
Je me souviens que deux des Frères Jacques sont vraiment frères et qu'ils s'appellent Bellec, comme un de mes anciens camarades de classe.

160
Je me souviens que les coureurs cyclistes avaient une chambre à air de secours roulée en huit autour de leurs épaules.

205
Je me souviens de la feuille d'impôts de Chaban-Delmas.

207
Je me souviens que quand Sophie, Pierre et Charles faisaient la course, c'était Sophie qui gagnait, car Charles traînait, Pierre freinait, alors que Sophie démarrait.

224
Je me souviens que le premier film en cinémascope s'appelait La Tunique (et qu'il était nul).

240
Je me souviens que la première ligne équipée de métros sur pneus fut la ligne Châtelet-Lilas.

244
Je me souviens que Stendhal aimait les épinards.

247
Je me souviens que De Gaulle avait un frère, prénommé Pierre, qui dirigeait la Foire de Paris.

257
Je me souviens qu'Audie Murphy fut le soldat américain le plus décoré de la Deuxième Guerre Mondiale et qu'il devint acteur après avoir joué son propre rôle dans un film (médiocre) retraçant ses exploits.

259
Je me souviens que l'une des premières décisions que prit de Gaulle à son arrivée au pouvoir fut de supprimer la ceinture des vestes d'uniforme.

266
Je me souviens du tennis-barbe : on comptait les barbus qui passaient dans la rue : 15 pour le premier, 30 pour le second, 40 pour le troisième et « Jeu » pour le quatrième.

271
Je me souviens des plaques de mica ou de celluloïd que l'on fixait sur le devant des capots (près du bouchon de radiateur) et qui empêchaient les moustiques et les pucerons de venir s'écraser sur le pare-brise.

285
Je me souviens que tous les nombres dont les chiffres donnent un total de neuf sont divisibles par neuf (parfois je passais des après-midi à le vérifier...).

288
Je me souviens que « Caran d'Ache » est une transcription francisée du mot russe (Karandach?) qui veut dire « crayon ».

310
Je me souviens de :
— Quelle différence y'a-t-il entre la Tour Eiffel, ta chemise et ma famille ?
— ?
— La Tour Eiffel est colossale et ta chemise est sale au col!
— ? Et ta famille?
— Elle va très bien merci.

346
Je me souviens de « La pile Wonder ne s'use que si l'on s'en sert ».

365
Je me souviens des publicités peintes sur les maisons.

407
Je me souviens de :
— Ouk Elabon' Polin'?
— Alagar, elpis éfé kaka!
et de :
Cesarem legato alacrem eorum.


435
Je me souviens quand j'allais chercher du lait dans un bidon en fer blanc tout cabossé.

464
Je me souviens des dames qui remmaillaient des bas avec leur petite machine dans des kiosques à la porte des grands magasins.


Georges Perec - Je me souviens (Hachette, 1988) [1978]

Commentaires

  1. oui, tendre et attachant et forcément très ancré dans une période précise

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Effectivement, les références sont datées mais suffisamment importantes pour avoir marqué l'époque et l'histoire quotidienne du pays pour être connues du plus grand nombre.

      Supprimer
  2. Je travaille là-dessus avec les élèves de quatrième en atelier écriture et c'est très intéressant. Au départ ils râlent "mais on est jeune, on n'a pas de souvenirs", et puis petit à petit ça remonte, du tendre, du joyeux, du triste ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'imagine aussi que la difficulté pour eux est de révéler aux autres une partie de leur intimité et de briser un peu l'armure... En tout cas, je sais que j'aurais eu du mal à cet âge-là.

      Supprimer

Publier un commentaire

Si le post auquel vous réagissez a été publié il y a plus de 15 jours, votre commentaire n'apparaîtra pas immédiatement (les commentaires aux anciens posts sont modérés pour éviter les spams).