Le Roman des Goscinny, Naissance d'un Gaulois, Catel Muller



J’ai profité que Le Roman des Goscinny, Naissance d'un Gaulois croise mon chemin pour le lire car je connais très mal l’œuvre de René Goscinny.
Je suis pas tombé dans le chaudron d’Astérix quand j’étais gamin (j’ai dû lire en tout et pour tout le seul album qu’il y avait à la maison « Astérix et le chaudron ») et Le Petit Nicolas n’est pas passé par moi. Je n’ai pas eu plus de chance avec Lucky Luke ou Iznogoud.

Je connaissais encore plus mal la vie de l’artiste lui-même.
J’ai donc beaucoup appris sur sa naissance à Paris dans une famille de juifs polonais et ukrainiens, l'installation en Argentine qui leur évitera ainsi la déportation, la mort prématurée de son père, son exode à New York avec sa mère, ses années de galère dans une relative misère. J'ai découvert avec surprise (et bonheur) qu'il avait fréquenté au cours de ces années la bande du magazine humoristique MAD (auquel il va même collaborer) qui reste pour moi un must.
Jusqu’à la naissance d’Astérix qui va bouleverser sa vie.

L’originalité, et l’intérêt, de l’approche de Catel est de donner la parole à René Goscinny, qu’elle fait s’exprimer par l’entremise d'extraits d’entretiens qu'il a accordés de son vivant. À partir d’une vaste bibliographie, d’une masse de documents et de trésors familiaux souvent inédits (anecdotes confiées par sa fille, œuvres de jeunesse issues des carnets personnels de Goscinny, dont certaines sont reproduites…), elle fait du dessinateur-scénariste un portrait généreux, dont la rondeur de son trait rehausse la jovialité.
Autre parti-pris de ce roman graphique, alterner passé et présent ; les débuts de René Goscinny par lui-même et les moments de complicité amicale entre Catel et Anne Goscinny ; la voix de René dans des aplats bleutés, celle de sa fille Anne dans des aplats saumon.


Avec tout ça, je ne serais pas étonné de vous voir vous ruer dans la librairie la plus proche pour en ressortir avec Le Roman des Goscinny sous le bras… et un sourire béat aux lèvres.
Sauf que ce qui s’annonçait comme passionnant ne l’est, en fait, pas tant que ça. Pour deux raisons majeures.

Le premier défaut de cette biographie dessinée tient à sa vocation de départ : l’hommage d’une fille à son père décédé alors qu’elle n’avait que 9 ans.
Le problème, c’est que cette figure paternelle disparue qu’elle admire (à juste titre), Anne Goscinny l’idéalise tout autant. Investie de la mission de préserver l'image et l'héritage de son père, elle ne laisse transparaître de lui qu’un portrait sans aspérités, sans réelle épaisseur et, par conséquent un peu ennuyeux au final.
Car que sait-on de la personnalité de René Goscinny un fois l'album refermé ? Que dès sa naissance, il n’a eu de cesse de faire le pitre et de faire rire les autres, qu’il a très tôt développé une passion pour les personnages du cinéma muet burlesque américain (Laurel & Hardy, Keaton, Chaplin), l’univers de Disney (Blanche-Neige…) et les premières bandes dessinées de l’époque (Les Pieds Nickelés, Le Sapeur Camembert…).
Mais rien au sujet des états d’âme qu’ont pu faire naître chez lui la perte subite de son père, sa cohabitation jusqu’à un âge tardif avec sa mère, la jalousie de son frère aîné, la déportation d’une partie de sa famille, ses années de vache maigre, son accession tardive à la célébrité… Tout ce qui aurait pu rendre le personnage plus humain, en somme. Plus touchant, aussi.
Plus qu’une biographie dûment documentée, j’ai lu l’hagiographie d’un saint-homme. Aucune zone d’ombre dans sa personnalité, rien qui fâche, rien qui dépasse… et du coup, rien qui accroche le lecteur.

La seconde maladresse tient, elle, à la construction de la narration qui consiste à alterner les voix de René et d’Anne, comme dans un dialogue entre le père et la fille au-delà de l’au-delà.
En dehors du chapitre consacré à l’histoire familiale de ses grands-parents et de son irruption dans le cabinet du cardiologue qui suivait son père, les interventions d’Anne sont sans intérêt pour le lecteur qui non seulement ne se sent aucunement concerné par son amitié avec Catel, mais surtout est gêné d’assister à leur intimité sans avoir rien demandé (et je ne parle même pas de l’auto-promo indécente pour la série que les deux femmes ont co-créée, comme un placement de produit trop ostensible !). Les dernières planches, au bord de la piscine, avec maris, enfants et chiens, sont d’une navrante mièvrerie qui laisse dans la bouche du lecteur une note de fadeur plus prononcée encore.

L'enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. À force de trop vouloir préserver l’image de son père, Anne Goscinny, qui a certainement eu son droit de regard sur le travail de Catel, lui a fait plus de mal que de bien, rendant cette biographie tout juste intéressante alors qu’elle aurait pu être autrement plus passionnante et émouvante. Dommage.

Les premières pages sont à feuilleter sur le site des Éditions Grasset.


La BD de la Semaine, aujourd'hui, c'est Au milieu des livres,  chez Moka

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« J’ai vraiment apprécié la richesse des reproductions d'archives avec des documents et des dessins passionnants qui permettent d'approcher de près le processus créatif et de comprendre ce qui animait ce célèbre scénariste. J'ai l'impression d'avoir rencontré un homme qui méritait d'habiter les cases qu'il a si souvent imaginées pour des héros fictifs, lui qui riait de se voir traiter de chauvin en tant que créateur des "irréductibles gaulois" compte tenu de ses origines et de son parcours. Un joli moment et un bel écrin pour un véritable hommage qui oublie heureusement de se prendre au sérieux. »   Nicole

« Malgré tout, on ne peut s’empêcher de ressentir à la lecture que cet album est un cadeau de la dessinatrice à Anne, elle qui voulait tant rendre hommage à son père en faisant de lui un personnage de bande-dessinée. En tant que lecteur, on est tenu à l’écart de cette histoire d’amitié entre deux femmes, alliées pour redonner vie à un homme, connu certes, mais bien moins illustre que les femmes immortalisées par Catel. »   Olivia-A

« Raconter un des maîtres de l'humour de la deuxième moitié du 20e siècle sans en faire, sans malice, sans drôlerie déçoit. Bien sûr, Catel a un trait toujours (voire de plus en plus) plaisant et désormais un mode narratif mêlant présent amical et passé toujours intéressant, mais, cette fois-ci, la machine se grippe un peu. »   Pierre


Catel Muller - Le Roman des Goscinny, Naissance d'un Gaulois (Grasset, 2019)

Commentaires

  1. Je conseillerais à madame Anne Goscinny de lire Papa de Régis Jauffret : on aurait là un rééquilibrage des valeurs et certainement un ensemble moins aseptisé que celui que renvoie ce roman familial que tu évoques ici.

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    1. Le problème avec les ayant droits, c'est qu'ils ont vite tendance à se transformer en gardiens du temple qui défendent bec et ongles tout ce qui pourrait ternir l’icône. Ici, ça se ressent très fort et c'est dommage car le personnage perd en relief tout ce qu'il gagne en fadeur...

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  2. J'avais envie de la lire mais ton avis me refroidit grandement ;-) Je verrais si un jour elle se présente à moi à la médiathèque, je tenterai peut-être mais j'ai été assez déçue par "Olympe de Gouges" dernièrement alors je vais peut-être faire une pause de Catel ;-)

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    1. Si tu as l'occasion de le trouver à la médiathèque, ne te prive surtout pas. J'ai moi même profité d'un heureux hasard pour m'y plonger.

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    1. Tu trouves que je suis méchant ?
      J'ai été très déçu de cette lecture qui se présentait comme passionnante, même pour moi qui ne suis pas spécialement fan de Goscinny.

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  4. J'aime bien ton billet argumenté. Dommage qu'on n'ait qu'un produit trop lisse?

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    1. Plutôt que la statue du commandeur, j'aurais préféré rencontrer l'homme, avec ses doutes, ses failles...
      Cela dit, la majorité (pour ne pas dire la quasi-totalité) des lecteurs sont super enthousiastes sur ce roman graphique.

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  5. Je n'étais pas emballée ( comme je te l'avais écrit, nous avons profité de l'expo parisienne au Mahj, superbe ). Tes bémols sont de poids et comme je n'accroche pas du tout au graphisme...

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    1. Si en plus, le trait de Catel ne te parle pas, laisse tomber...
      Pour le coup, je trouve que toutes les rondeurs de son trait s'accordent plutôt bien avec le personnage.

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  6. Dommage, ça aurait pu être effectivement très intéressant

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    1. Mieux qu'intéressant, passionnant. J'en suis certain. C'est d'autant plus regrettable.

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  7. Je n'aime pas du tout Asterix, je trouve ça très lourd et répétitif, par contre, il faut que tu lises le petit Nicolas, c'est vraiment excellent. Mon préféré : "Les vacances du Petit Nicolas", impossible de ne pas rire !

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    1. J'ai une crainte avec Le Petit Nicolas : que ce soit un peu vieilli. Et ce qui n'aide pas à me motiver à le lire, ce sont les castings des récentes adaptations ciné...

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  8. j'ai grandi avec Astérix que j'adore (en fait j'adore Idéfix), du coup j'étais vivement intéressée mais ton billet me refroidit. Je crois qu'il est normal qu'elle l'idéalise, elle était trop jeune pour voir l'homme, et pas uniquement le père. J'ai perdu mon père mais j'étais assez grande pour voir l'homme et ses failles, ses aspérités. Ma soeur a eu tendance à l'idéaliser et c'est normal (elle avait 11 ans). Après, tes autres bémols me disent que si je le croise à la BM pourquoi pas mais sinon...

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    1. Je comprends très bien toutes les raisons qu'elle a de l'idéaliser (et d'ailleurs, je pense l'avoir dit). Mais, le défaut majeur de ce livre vient justement de là. Peut-être aurait-elle dû laisser carte blanche à l'auteur, mais là aussi, autre écueil, c'est sa copine. Donc, j'imagine qu'elle n'allait pas s'amuser à la froisser en s'opposant de front....
      Tente-le tout de même dès que t'en aura l'occasion...

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