Pour eux, je serais toujours un Indien

Équipe de hockey du pensionnat autochtone de Saint-Marc-de-Figuery (Photo : BAnQ Rouyn-Noranda, Fonds de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue)


J’étais sans nouvelles de mes parents. Peut-être n’avaient-ils pas réussi à me retrouver. Peut-être avaient-ils trop honte de nous avoir abandonnés dans la forêt. Peut-être l’eau-de-vie les avait-elle subjugués, aussi facilement que le hockey l’avait fait pour moi. Certaines nuits, j’étais paralysé par la douleur causée par toutes ces pertes. Mais je savais que, au matin, cette solitude serait vaporisée par le lustre de la patinoire sous le soleil, la caresse du froid sur mon visage, le bruit d’un bâton en bois transportant un morceau de caoutchouc gelé.

Le jeu ordonné et d’une rapidité explosive auquel je m’initiais m’avait embrasé. Je voulais m’élever vers de nouveaux sommets, devenir l’un des plus scintillants élus. Ils ont refusé de me laisser être juste un hockeyeur. Pour eux, je serais toujours un Indien.

J’ai été emmené au Pensionnat indien St. Jerome. J’ai lu quelque part qu’il existe dans l’Univers des trous qui avalent toute la lumière, tous les corps. St. Jerome a éteint la lumière de mon monde. Derrière moi, tout ce que je connaissais s’est volatilisé dans un bruissement audible, celui de l’orignal qui disparaît au milieu des épinettes.

Nous étions dépouillés de notre innocence, notre peuple, dénigré, notre famille, dénoncée, nos mœurs et nos rites tribaux, déclarés arriérés, primitifs, sauvages. À la longue, nous finissions par nous considérer nous-mêmes comme des sous-humains. Ce sentiment d’être sans valeur, c’est l’enfer sur terre. Tel est le traitement qu’ils nous ont infligé.
Les coups faisaient mal. Les menaces nous rabaissaient. Le travail incessant nous usait, nous faisait vieillir prématurément. La maladie, la mort et les disparitions nous effrayaient. Mais ce qui nous terrorisait le plus, peut-être, c’étaient les invasions nocturnes.

Dans mon cocon de silence, je me suis tourné vers les livres et la langue des Zhaunagush, où j’ai trouvé le moyen d’échapper aux odeurs astringentes du pensionnat. Les religieuses et les prêtres, me prenant pour un élève studieux, m’ont encouragé à m’enfoncer encore plus profondément dans mon exil volontaire. Rien de plus facile.

J’ai appris l’anglais en même temps que l’ojibwé. Mon père m’a appris à lire dans des livres écrits par des Zhaunagush
[homme blanc, en langue ojibwé], m’a appris à prononcer les sons qui correspondaient aux lettres en me guidant du bout de son doigt. Ils me semblaient durs, les mots des hommes blancs, tranchants et pointus sur ma langue. La vieille Naomi, opposée à cette idée, avait tenté de jeter les livres dans les flammes.
« Ils ont plusieurs manières de venir, ces Zhaunagush, disait-elle. Leur parler et leurs histoires peuvent vous enlever aussi vite que leurs bateaux. »
J’ai donc grandi dans la crainte de l’homme blanc. Les faits m’ont donné raison.

« Avant les changements apportés par l’homme blanc, les gens fabriquaient des
mamaawash-kawipidoon, des attaches pour le riz sauvage, exactement comme celles-ci. Chaque famille utilisait son propre motif pour distinguer sa récolte de celle des autres. On liait chacune des gerbes avec ces attaches. »
Elle travaillait en parlant. On aurait dit que ses mains pensaient toutes seules.
« La cueillette est une cérémonie. Pour ne jamais oublier que le riz sauvage est un don du Créateur.
- Un don de Dieu », a dit ma tante tout doucement.
La vieille femme a répliqué avec lenteur :
« Peu importe l’adresse, l’expéditeur reste le même.
- Nous devrions prier avec le rosaire et rendre grâce comme il faut, a insisté ma tante. C’est mal.
- C’est un blasphème, a renchéri ma mère.
- Vous êtes revenues de cette école avec des mots qui ne s’appliquent pas à nous, a dit ma grand-mère. Ici, rien ne nous oblige à assujettir l’esprit à la peur.
- On nous a appris à craindre Dieu, a dit ma mère.
- Celui qui aime ne brandit pas la crainte et il ne l’exige pas. »

Ma grand-mère appelait toujours l’Univers le Grand Mystère.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? lui ai-je un jour demandé.
- Ça veut dire toutes choses.
- Je ne comprends pas. »
Me prenant par la main, elle m’a fait asseoir sur un rocher au bord de l’eau.
« Nous avons besoin de mystère, a-t-elle expliqué. La Créatrice, dans sa sagesse, le savait. Les mystères nous remplissent de terreur et d’émerveillement. Ils sont les fondements de l’humilité, et l’humilité, petit-fils, est le fondement de tous les apprentissages. Nous ne devons pas tenter de les élucider. Nous les honorons en les laissant être comme ils sont, pour l’éternité. »

Depuis quand es-tu rentré ?
- Assez longtemps pour avoir dîné et bavardé avec tes parents.
- T’as bonne mine.
- Tu peux attendre pour les bisous ? »
Il a grogné.
« Je pense que je préférerais encore embrasser l’extrémité nord d’un orignal en partance pour le Sud. »

Je ne sais trop à quel moment j’ai moi-même commencé à boire. Tout ce que je sais, c’est que l’alcool assourdissait le rugissement dans ma poitrine. J’y ai trouvé l’antidote à mon exil.

Quand je trouvais du travail, j’étais, en gros, un ivrogne très fonctionnel. Je gardais sous la main de quoi tenir pendant la journée ; le soir venu, je m’enfonçais, seul, dans l’alcool. Je perdais connaissance en écoutant de la musique, ou un livre ouvert sur les genoux. Je me réveillais à l’aube, j’éteignais la lumière, j’avalais quelques gorgées et je me rendormais. On peut vivre ainsi pendant des années. À force d’expérimentations, on finit par savoir quelle dose il faut ingurgiter pour sombrer pendant tant d’heures, marcher droit, ne pas avoir la tremblote. En véritable alchimiste, je mélangeais des élixirs que je stockais dans mon sac-repas pour calmer la sensation de pourriture dans mes entrailles, qui me semblaient bourrées de strychnine. Monde terne où les choses miroitaient faiblement, sans jamais briller.


Richard Wagamese - Cheval indien (Éditions XYZ-2017)
Traduction de l’anglais (Canada) : Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Commentaires

  1. Je ne savais pas que ce livre parlait des pensionnats indiens. C'est un sujet qui m'intéresse beaucoup. Je l'ajoute à ma liste.

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  2. Tout le livre ne tourne pas autour du pensionnat (une bonne moitié) mais plutôt de hockey en fait, mais il ne faut surtout pas que ça te rebute, car non seulement je ne suis pas sportif, mais je ne connais rien au hockey et ça n'a pas entamé mon plaisir.
    Sur ce même sujet de ces prisons qui ne disaient pas leur nom, où la religion des colons était censée rendre les indiens plus blancs que blancs, je te recommande chaudement "Wenjack", sublime novella que Joseph Boyden a publiée l'an dernier pour honorer le 50e anniversaire de la mort de Chanie Wenjack, un gamin indien de 12 ans qui s'est échappé pour retrouver sa famille d'où on l'avait arraché pour l'interner de force dans un de ces établissements .

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  3. Je note aussi, car j'ai plutôt trouvé des articles, des documentaires et des NF sur le sujet. Merci.

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    1. Connaissant ton degré d'exigence, je suis déjà curieux de savoir ce que tu vas en penser :D.

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