Articles

" J'avais dix ans à peine, mais je comprenais déjà, peut-être, qu'une langue est aussi un scaphandre"

Image
Je ne sais à quel moment l'anglais remplaça l'espagnol. Je ne sais pas s'il l'a vraiment remplacé, ou si j'ai adopté l'anglais comme une sorte d'habit qui me permettrait d'entrer dans mon nouveau monde et de m'y mouvoir librement. J'avais dix ans à peine, mais je comprenais déjà, peut-être, qu'une langue est aussi un scaphandre. (pp. 27-28)

Enfants, nous suivions don Isidoro jusqu’à une plage secrète du lac. […] Don Isidoro nous faisait croire que c’était une plage secrète. Il nous disait qu’il ne faudrait jamais en parler. Alors, une fois que nous étions assis dans la vase, don Isidoro enlevait sa chemise, entrait en marchant lentement dans l’eau et disparaissait tout entier. Nous restions sur la rive à l’attendre, assis, bien sages, dans la vase, craignant toujours que don Isidoro ne réapparaisse pas (mon frère, chaque fois, pleurait). Mais don Isidoro réapparaissait toujours. Il surgissait de l’eau tout brun et resplendissant, les main…

Récap novembre 2018

Image
Joe Hill & Gabriel Rodriguez - [Locke & Key T4] Les clés du royaume (Milady, 2013)
Joe Hill & Gabriel Rodriguez - [Locke & Key T5] Rouages (Milady, 2013)
Joe Hill & Gabriel Rodriguez - [Locke & Key T6] Alpha & Omega (Milady, 2013)
Warren Ellis & Ben Templesmith - [FELL 1] Snowtown (Delcourt, 2017)
Emmanuelle Bayamack-Tam - Arcadie (POL, 2018)

*  *  *  *  *  *  *  *
Un bien petit mois de novembre. Je serais bien en peine d’expliquer les raisons d’un tel écart entre ce mois qui vient de passer et octobre...
Toujours est-il que j’ai terminé la saga Locke & Key, qui m’a été conseillée et prêtée par mon nouveau (et très jeune !) collègue.
J’ai ensuite enchainé avec le premier tome, qu’il m’a également prêté, d’une autre saga dont la suite n’a, apparemment, pas été traduite en français.
Et j’ai terminé le mois en beauté, avec des retrouvailles jouissives (à maints égards) avec une auteure qui m’avait déjà ébloui l’an dernier à la même époque avec ses Garçons de…

Einstein, le sexe et moi, Olivier Liron

Image
« Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. »
Je pourrais faire mien l’incipit du roman d’Olivier Liron chaque fois qu’en société je me trouve obligé de me présenter, ce qui chez les neurotypiques signifie, outre décliner mes prénom et nom, devoir préciser ma profession pour que mon interlocuteur puisse me situer (plus souvent à tort qu’à raison) sur l’échelle sociale, position qu’il a déjà évaluée (là encore, plus souvent à tort qu’à raison) au premier coup d’œil, quelques secondes auparavant, d’après mon accoutrement.
Les présentations, voilà un exemple de convention sociale, ou plutôt de mode de fonctionnement, naturel à la majorité des personnes, sans que cela ne leur pose jamais le moindre problème, mais qui est toujours une situation embarrassante pour un autiste Asperger. Car non seulement il ne fonctionne pas ainsi, mais il ne comprend même pas en quoi connaître la position sociale d’une personne peut être subordonnée à sa valeu…

Quand on ne peut pas parler, on construit des forteresses

Image
Ma mère est arrivée en France à l’âge où elle « tait encore une petite fille. Elle a galéré pour s’intégrer et n’a pas envie d’évoquer son enfance à Madrid sous le franquisme. Un jour, elle m’a raconté un souvenir d’école là-bas. Punie, elle devait tenir, pendant des heures, les bras en croix chargés de livres. Il fallait faire le Christ. Le maître rajoutait des livres quand elle faiblissait. Quand j’étais petit, je pensais que Franco était l’équivalent d’Hitler, mais avec le Christ et la paëlla en plus. Ma mère a gradé ensuite ce goût pour la paëlla. Et aussi pour le Christ. Mais c’est une autre histoire. (p. 23)

Ma mère a toujours rêvé la France, le pays des idéaux, des droits de l'homme, de Jean-Jacques Rousseau, de Napoléon Bonaparte et de Nicolas Hulot. Ma mère vient d'une famille d'ouvriers, il fallait absolument être bon à l'école, et elle m'a transmis ça. C'était le seul moyen de s'en sortir. Je suis fier de ça, de cet héritage qu'elle m'a lé…

Pense aux pierres sous tes pas, Antoine Wauters

Image
Un pays, quelque part, qui pourrait tout aussi bien être une contrée de l'ancien bloc de l’est qu’un état d’Afrique, ou que n’importe laquelle des îles de Méditerranée.
Un pays rude, majoritairement rural, aux conditions de vie rudimentaires, sous le joug d’un régime totalitaire depuis des décennies sans que la population n'ait jamais manifesté le moindre signe de rébellion, ni même de résistance.
Dans l’une des régions les plus pauvres et les plus reculées, habitent des jumeaux de douze ans, Marcio et Léonora. À la ferme familiale, Marcio aide son père aux travaux des champs, tandis que Léo seconde sa mère dans les tâches ménagères.
Pour autant, aucun témoignage d’affection, encore moins de reconnaissance de la part des parents. Pire, à la moindre contrariété, s'abat sur les enfants le nerf de bœuf de Paps, père violent, dont les coups pleuvent sous le regard indifférent de Mams, mère soumise, deux êtres usés et abrutis par un labeur qui ne parvient même pas à sortir la …

« La vie, cette horreur délicieuse » 

Image
[…] tout petits déjà, l'idée d'être nous-mêmes, c'est à dire nous seulement, nous terrorisait. (p. 37)

Pourtant, à l’insu de Paps et Mams, une drôle de langue poussait en nous, en réaction à leur langue à eux, qui rétrécissait tout.
[…]
Et puis, grâce à cette langue, j’avais beau ne pas voir les arpents de terre que Marcio parcourait, serpe à la main, n’avoir vue que sur des piles de linge et des tas de poussière, je savais qu’il était là. Je le sentais. À chaque seconde. Même là, dans l’étroitesse de la cuisine, avec Mams collée à mes basques, il était là. Il respirait en moi et suait avec moi, tant il est vrai qu’on n’avait droit à aucun repos. (pp.35-36)

Je leur en faisais voir de toutes les couleurs, c'est vrai, mais à l'époque je n'y pensais même pas car c'est toujours après qu'on se souvient, après qu'on fait les stèles et les statues et qu'on pardonne aux êtres comme eux, qui détruisent nos vies mais vous sont si chers malgré tout. (p.48)

C’ét…

Mesures contre la peine

Image
RÈGLES POUR SURVIVRE À SA PROPRE FAMILLE
1. PENSE À TON PÈRE comme à un étranger. Dis-toi qu'il sera le dernier à te venir en aide quand ton cœur sera près d'être percé.

2. PENSE À TA MÈRE comme à une morte. Recouvre-la de terre. La nuit, marche en tapant des pieds pour n'entendre pas ses plaintes monter vers toi.

3. DIS-TOI QUE LE LIEN DU SANG n'est rien. Quand tu seras blessée à mort, préfère la langue d'un chien à celle de tes parents. Préfères-en la beauté. Oublie les tiens.

4. ÉVITE LES MOMENTS DE JOIE avec eux. Plus tard, ils reviendront nourrir ta nostalgie et te piétiner le cœur.

5. QUAND TU SERAS AFFAMÉE, ne reviens pas frapper à leur porte. S'ils t’ouvrent, tu seras nourrie de fiel et abreuvée de reproches.

6. APPRENDS À TAIRE LEURS VOIX en ton cœur. Car ce n'est jamais eux qui t'appellent, mais toi, pauvre malheureuse, qui en imites les voix. Par soif. Par peur. Par nostalgie.

7. PLIE TES VÊTEMENTS SEULE dès trois ans. Bois à ton propre se…

Le discours, Fabrice Caro

Image
Ce n’est généralement pas bon signe quand votre conjoint(e) vous propose de « faire une pause ». Neuf fois sur dix, la pause qui, étymologiquement est momentanée, devient permanente. C’est une façon lâche polie de signifier à l’autre que la belle histoire d’amour est arrivée à son point de non-retour. Sauf qu’Adrien, la quarantaine pas vraiment rugissante, veut encore y croire et ne peut se résoudre à ce que son histoire avec Sonia soit terminée.

Mais pour le moment, Adrien est coincé à table, chez ses parents, en compagnie de sa sœur et de son futur beau-frère, Ludo. Déjà qu’en temps normal, les repas familiaux tournent vite au supplice, celui-ci lui est encore plus insupportable, tant il est fébrile d’attendre une réponse de Sandra au texto qu’il n’a pu s’empêcher de lui envoyer, brisant ainsi le cycle de trente-huit jours de pause.
Compte tenu du temps que met Sonia à lui répondre, il se demande s’il n’a pas fait une (nouvelle) boulette en envoyant à sa belle ce court message qu’i…

« Je suis celui qui ne vient pas par deux, je ne suis qu’une moitié d’entité »

Image
L’amour, c’est mieux à deuxJ’avais alors réalisé que je tenais à la main un CD des meilleurs tubes de Claude Barzotti, et il était impensable que cette fille me voie avec un CD des meilleurs tubes de Claude Barzotti à la main [...]. Dans un réflexe de panique, je l’avais glissé dans mon sac et avais attrapé au hasard un livre à feuilleter pour me donner une certaine contenance. C’était un recueil de poésies format poche, L’accent grave et l’accent aigu de Jean Tardieu, je l’avais ouvert au hasard aussi, lisant et relisant les trois mêmes vers, Pleuvoir n’est pas mentir / Sauver n’est pas dissoudre / Gravir n’est pas renaître, et je ne comprenais rien à ces vers, mais on ne demande pas à la poésie d’être comprise mais d’être ressentie, et d’imprimer à celui qui la lit un air pénétré, lointain, absent au monde des vivants. J’avais levé les yeux, encore tout empli de l’insondable profondeur des vers de Jean Tardieu, alors qu’elle était à peine à un mètre de moi, timing parfait, et nos re…