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« Est-ce que ça veut dire qu’on apprend même quand on ne comprend pas ? »

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Avec l’aquarelle, [...] on a souvent des surprises : c’est plus pâle, c’est plus foncé, ça a coulé là où on ne voulait pas, deux couches se sont superposées et l’effet est étonnant. Ou catastrophique. C’est ce que j’aime. Avoir des surprises. Être étonné par une chose que j’ai pourtant faite moi-même. Et qui s’est achevée en dehors de moi. (p. 15)

Le nombre de verts que j’ai dû inventer pour leur rendre justice, le nombre d’heures que j’ai passées, au début, à essayer de dessiner chaque feuille, chaque branche chaque nervure de branche ! Avec le temps, j’ai appris à m’éloigner de ce qui est vrai, de ce qui existe, de ce que j’ai sous les yeux pour me contenter – ce n’est peut-être pas le bon mot – de suggérer les choses : ce ne sont pas des portraits de la nature que je fais mais des interprétations. (p. 14)

[…] il me semble […] que la suggestion suffit, que la ressemblance avec un sujet quelconque n’a aucune espèce d’importance parce que ce qui compte, c’est l’impression qu’on v…

Le corps des hommes, Andrew McMillan

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Parmi les nouveautés présentées sur la table de cette librairie, mon œil a été attiré par une couverture.
Certes il s’agissait d'une photo noir et blanc de profil de la chute de reins d'un homme (on ne se refait pas) mais surtout, elle ne m’était pas inconnue. C’était celle de Physical, le recueil de poèmes d’Andrew McMillan, que j’ai lu il y a quelques mois.

Étonné de le trouver sur cette table, j'ai vu, en y regardant de plus près, qu'il s’agissait en fait bel et bien du même recueil mais dans une édition bilingue français/anglais publiée chez Grasset.
Si je suis généralement peu sensible à la poésie, certains des poèmes de McMillan avaient réussi à me toucher. Je me suis donc laissé tenter par l’idée de redécouvrir ses 25 poèmes dans une traduction de Philippe Besson, qui se frotte ici à l'exercice pour la première fois.

Le corps des hommes, dans son plus simple appareil, exposé aux regards, dans l’intimité du couple ou dans la cohue d’un lieu de drague ou d…

« Pas une parcelle d’air qui ne contienne l’odeur d’un individu / le souffle d’un autre »

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les toilettes c’est de l’intimité
enfant on les a partagées seulement avec nos parents
et on les partage à nouveau quand ils deviennent vieux
et aussi avec nos amants     quand     par exemple     un dimanche
matin alors qu’on s’étire dans la salle de bains
on se réveille au son de l’écoulement dans la cuvette
on s’approche pour enlacer le corps nu
lequel se tient dos à nous      on embrasse sa nuque
et on y retrouve le goût de la nuit passée ensemble
et on y respire l’odeur de l’urine jaune pâle du matin
et on prend au creux de la main son membre
et on sent le liquide le traverser
et on sait que c’est ça l’amour     la chair vulnérable
ce que nous laissons sortir et ce que nous laissons nous traverser

I. Le corps des hommes - Uriner (p.15)

les hommes pleurent à la salle de sport
déclenchent le sèche-mains pour couvrir
le bruit de leurs sanglots, leurs cœurs sont devenus trop lourds
pour leurs torses, leurs torses sont devenus trop larges
pour leurs tee-shirts, ils s’habillent comme des gamins
qui auraie…

Les Petites Victoires, Yvon Roy

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À la rentrée prochaine, les éditions Zoé vont publier le roman de David Chariandy, 33 Tours. Pour ne pas voir l’effet de surprise divulgâché par les billets qui devraient fleurir sur les blogs, je me suis dépêché d’ouvrir Brother, sa version originale, stockée depuis plusieurs mois dans ma liseuse (le passage de Brother, en V.O. à 33 Tours, en V.F., ne doit pas vous induire en erreur. Il ne s'agit pas d'une dystopie contant les aventures d'un personnage qui aurait des liens de parenté avec un disque vinyle !)
Et bien que j’apprécie beaucoup ce beau roman, j’ai ressenti soudain l’urgence d’arrêter ma lecture pour lire Les Petites Victoires, d’Yvon Roy, que je n’avais pas encore pris le temps de lire malgré tous les billets positifs que j’ai pu lire à son sujet depuis sa parution.
Dans cette BD en partie biographique, l’auteur revient sur la naissance de son fils autiste. Il y explique comment, après avoir fait le deuil de l’enfant qu’il avait imaginé, il s’efforce à entrer…

Mrs. Bridge / Mr. Bridge, Evan S. Connell

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Bien avant le déferlement Desperate Housewives, Evan S. Connell s’était intéressé à l’une d’entre elles.

Mariée jeune à un avocat plein d’avenir, Mrs. Bridge n’a de cesse de satisfaire son époux, de se montrer une bonne femme d’intérieur et de veiller à l’éducation de ses trois enfants. Elle met un point d’honneur à leur inculquer bonnes manières et règles de savoir vivre en société qui lui ont été transmises par sa propre mère. Mais avec cet unique objectif en tête, elle néglige de se montrer affectueuse, ne tient pas compte de leurs personnalités et n'entend pas leurs aspirations.
Comment pourrait-il en être autrement puisque Mrs. Bridge, en vivant dans l’ombre de son mari, étouffe ses propres désirs pour correspondre à ce qu’il attend d’elle et à l’image qu’il se fait de l’épouse parfaite. Mr. Bridge, si peu démonstratif de ses sentiments envers elle et ses enfants, est son unique point de repère, celui derrière lequel elle se retranche au moindre imprévu, auquel elle se réfèr…

“Now, now, just calm down. Your father will do whatever is best”

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Together apartOften he thought: My life did not begin until I knew her.
She would like to hear this, he was sure, but he did not know how to tell her. In the extremity of passion he cried out in a frantic voice: “I love you!” yet even these words were unsatisfactory. He wished for something else to say. He needed to let her know how deeply he felt her presence while they were lying together during the night, as well as each morning when they awoke and in the evening when he came home. However, he could think of nothing appropriate.
So the years passed, they had three children and accustomed themselves to a life together, and eventually Mr. Bridge decided that his wife should expect nothing more of him. After all, he was an attorney rather than a poet; he could never pretend to be what he was not.

Ruth snapped her fortune cookie apart and straightened the crumpled paper. “ ‘Your new affairs will turn out well,’ ” she read, and laughed.
Both of them turned to Mrs. Bridge, who looked at them…

"This was true, she knew, for it was what she had been taught by her father and mother"

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Countdown of lifeEach of her own birthdays she celebrated without joy, with a certain resignation and doubt; it came and went as it was supposed to, and a few months later she would find herself depressed and unaccountably perplexed by how old she was. Thirty, thirty-five, forty, all had come to visit her like admonitory relatives, and all had slipped away without a trace, without a sound, and now, once again, she was waiting.

She was seated before her dressing table in her robe and slippers and had begun spreading cold cream on her face. The touch of the cream, the unexpectedness of it—for she had been thinking deeply about how to occupy tomorrow—the swift cool touch demoralized her so completely that she almost screamed.
She continued spreading the cream over her features, steadily observing herself in the mirror, and wondered who she was, and how she happened to be at the dressing table, and who the man was who sat on the edge of the bed taking off his shoes. She considered her finge…