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Je ne reverrai jamais Ed, et ce n’est pas encore le matin

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Ces vendredis sont les bienvenus, la bibliothèque est toujours fraîche et sombre, espèce de caverne profonde aux relents de moisi. Les ouvrages ne sont pas nombreux, mais il faut du temps pour les trier et les ranger. J’aime bien pousser le chariot grinçant de Rash dans les allées étroites, m’arrêter ici et là, glisser un livre entre les autres. C’est une organisation rassurante, vaste structure capable de tout cataloguer, de tout numéroter.

Dans tous les dictionnaires, des pages sont arrachées. Cela ne suit aucune logique. Parfois, c’est une page dans les P, d’autres fois, c’est dans les M, les A, les C. Ce sont des mots que les hommes doivent connaître et aimer au point de vouloir les posséder, un geste d’espoir à mon sens. Chaque fois que je range un dictionnaire, je le feuillette, j’essaie d’y découvrir la page que je voudrais déchirer. Cela viendra, j’en suis sûr.

Je voudrais dire à Hughes que j’ai été renié de la même façon, que la seule manière de survivre, c’est de haïr l’homme …

Killers of the Flower Moon, David Grann

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Des indiens au volant de voitures dernier cri,  habillés comme des princes, propriétaires de maisons cossues tenues par des domestiques blancs, leurs enfants placés dans les meilleures écoles...
En ce début des années 1920, en Oklahoma, les Osages vivent comme des milliardaires. Et pour cause : ils sont, à cette époque, les Américains les plus riches du pays.

Une cinquantaine d’années plus tôt, après lui avoir confisqué ses terres ancestrales dans la vallée du Mississippi, le gouvernement a relégué le peuple Osage en Oklahoma, où les terres arides étaient délaissées des colons blancs.
Alors que l’État les spoliait de leurs terres et s’octroyait autoritairement la propriété du sol de leur nouveau territoire, les représentants osages ont réussi à négocier la propriété du sous-sol. En outre, leurs lois étaient ainsi faites que seul un autre Osage pouvait hériter d’un Osage.
Et voilà que, quelques années plus tard, il s’avère que si la terre est effectivement sans grand intérêt, le s…

The Osage Indians are becoming so rich that something will have to be done about it

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On May 24, 1921, Mollie Burkhart, a resident of the Osage settlement town of Gray Horse, Oklahoma, began to fear that something had happened to one of her three sisters, Anna Brown. Thirty-four, and less than a year older than Mollie, Anna had disappeared three days earlier. She had often gone on “sprees,” as her family disparagingly called them: dancing and drinking with friends until dawn. But this time one night had passed, and then another, and Anna had not shown up on Mollie’s front stoop as she usually did, with her long black hair slightly frayed and her dark eyes shining like glass. When Anna came inside, she liked to slip off her shoes, and Mollie missed the comforting sound of her moving, unhurried, through the house. Instead, there was a silence as still as the plains. (p. 11*)

[...] for the Osage every death, every apparent act of God, was now in doubt.
Mollie attended the funeral. She had relinquished her daughter to another family so that she would be safe; now she watched…

Une journée d'automne, Wallace Stegner

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Une demeure cossue, rongée par la grisaille, au début du siècle dernier.
Deux femmes, dont on ne connait pas encore la nature du lien, si ce n’est que leur relation implique une certaine distance, s’apprêtent pour les funérailles d’un proche.

Dix-huit ans auparavant.
Alors que son dernier parent vient de mourir, Elspeth quitte l’Écosse pour aller vivre avec sa sœur, Margaret, et son beau-frère, Alec, propriétaires d’un domaine, dans la campagne de l’Iowa.
À peine descendue du train, la jeune fille tranche dans le paysage par sa fraîcheur, sa légèreté et sa gaieté naturelles, qui vont lui valoir l’affection rapide des gens du coin. Dans toute l’innocence de sa jeunesse, Elspeth s’émerveille de son nouvel environnement, passe son temps à baguenauder dans la campagne environnante lors de longues promenades en compagnie d’Alec.
De nature blagueuse et enjouée, Alec va trouver chez sa jeune belle-sœur un public réceptif à son humour, riant volontiers à ses pitreries. De fait, le contra…

Il était encore trop difficile pour l’une comme pour l’autre de se rencontrer en terrain intime

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— Où est Malcolm ?
— Dans sa chambre.
— A-t-il beaucoup de chagrin ?
Elspeth hocha la tête. Elles restèrent un instant silencieuses, formant un tableau vivant, maladroit et guindé : deux silhouettes noires décharnées pareilles à des corbeaux, l’une debout, l’autre assise, dans la pénombre verdâtre du petit salon. La chaise de Margaret grinça légèrement lorsqu’elle se tourna vers sa sœur.
— Et toi ?
Leurs yeux se croisèrent brièvement, bleu glacier contre bleu glacier, mais ce regard n’était ni froid ni hostile. Une petite flamme tentait de percer, comme si la sympathie et l’affection essayaient de refluer à la surface après des années de répression et de maîtrise sur soi.
— J’aurai du chagrin pour le restant de ma vie, voilà ce que je pense, dit Elspeth avec tristesse.
La femme assise eut un léger mouvement, comme si elle allait tapoter le bras de sa sœur. Puis elle recroisa les mains.
— Bien, il est temps de tout préparer. J’arrive dans un instant.
Elspeth s’attarda un moment.
— Et toi ?
Leurs …

La Belle et la Bête

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Le genreAinsi m’a-t-il dégotté la photo de Farrah Fawcett que je réclamais à Arcady. Visiblement arrachée d’un livre, elle est venue flanquer celle de Sylvester Stallone sur le mur chaulé que mes prédécesseurs avaient dévolu aux rameaux d’olivier, aux crucifix, et aux vues de Lourdes, de Fatima ou de Castel Gandolfo. Mon regard passe ainsi du magnétisme animal de l’un à la beauté canonique de l’autre, avec la mélancolie désabusée du chaînon manquant. Si on peut à la rigueur me trouver une ressemblance avec Stallone, j’ai malheureusement peu à voir avec Farrah Fawcett. Sauf qu’en fait je ne suis pas passée loin. Il suffit de regarder ma mère pour se convaincre que je n’ai pas eu de chance au tirage. Au grattage non plus d’ailleurs : à défaut des traits délicats de Bichette, j’aurais pu au moins écoper de ses yeux clairs, de sa peau parfaite, de ses seins bien galbés ou de ses chevilles déliées, racler des rogatons de sa splendeur, eh bien non, rien. Rien de mon père non plus, d’ailleur…

Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam

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Nous avions peur et nos peurs étaient aussi multiples et insidieuses que les menaces elles-mêmes. Nous avions peur des nouvelles technologies, du réchauffement climatique, de l’électrosmog, des parabènes, des sulfates, du contrôle numérique, de la salade en sachet, de la concentration de mercure dans les océans, du gluten, des sels d’aluminium, de la pollution des nappes phréatiques, du glyphosate, de la déforestation, des produits laitiers, de la grippe aviaire, du diesel, des pesticides, du sucre raffiné, des perturbateurs endocriniens, des arbovirus, des compteurs Linky, et j’en passe. [...] J’endossais des hantises qui n’étaient pas les miennes mais qui frayaient sans peine avec mes propres terreurs enfantines. Sans Arcady, nous serions morts à plus ou moins brève échéance, parce que l’angoisse excédait notre capacité à l’éprouver. Il nous a offert une miraculeuse alternative à la maladie, à la folie, au suicide. Il nous a mis à l’abri. Il nous a dit : « N’ayez pas peur. »


Liberty…

Récap' de février 2019

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Marie-Aude Murail - En nous beaucoup d'hommes respirent (L'iconoclaste, 2018)
Warren Ellis - [Transmetropolitan] Année Trois (Vertigo Essentiels, 2015)
Marie Desplechin & Thierry Thieû Niang - Au bois dormant(Les Busclats, 2018)
Fabcaro - Pause (La Cafetière, 2017)
Fabcaro - L'Album de l'année (La Cafetière, 2011)
Jorge Bernstein feat. Fabcaro - CONversations (Rouquemoute, 2018)
Nicolas Cano - La séquestration (Grasset Le Courage, 2018)
Marcel Gotlib & André Franquin - Slowburn (Fluide Glacial, 2019)
David Grann - Killers of the flower moon (Doubleday, 2017)
Warren Ellis - [Transmetropolitan] Année Quatre (Vertigo Essentiels, 2015)

*  *  *  *  *  *  *  * L’avantage de ces récap mensuels, c’est de s’apercevoir qu’on a lu plus qu’on ne l’aurait imaginé.
Non pas que les lectures que j’aurais oublié de mentionner ici n’ont pas été agréables.
Simplement, certaines « écrasent » les autres dans mon souvenir et le temps passe si vite que certaines autres me semblaient déjà plu…

Marvel and a Wonder, Joe Meno

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Mount Holly, Indiana.
Dans cette région du Midwest américain, les populations ravagées par les crises économiques successives essaient tant bien que mal de garder la tête hors de l’eau.
Jim Falls est l’un de ceux-là. À 70 ans, ce vétéran de la guerre de Corée gère avec Quentin, son petit-fils, un élevage de poulets qui suffit tout juste à payer les factures.
La mère de Quentin, reine de beauté qui a mal tourné comme beaucoup des jeunes de la région, fait de rares apparitions à la ferme, aussitôt qu’elle rencontre des problèmes avec son mec du moment ou qu’elle a besoin d’argent pour sa dope.

Malgré un attachement mutuel évident, la communication est compliquée entre le grand-père et son petit-fils. Chacun a ses entraves qui l’empêchent d’exprimer ses sentiments : le vieil homme, taciturne et raciste sur les bords, vit dans le souvenir de sa femme défunte et l’angoisse de ce qui pourrait arriver à sa fille junkie, tandis que l’ado métis mal dans sa peau, le casque du walkman vissé en…