« Il va falloir revenir à la notion de mémoire… Pas "vive", mais vivante, la mémoire… Celle de nos cerveaux... »



2041. La Terre est frappée par un bug d’une ampleur inédite. Si les réseaux de communication fonctionnent toujours, toutes les données informatiques stockées à travers le monde ont disparu des serveurs, ordinateurs, smartphones et autres clé USB, rendant tous les appareils numériques inopérants.
Panique internationale générale : en un fragment de seconde, les ascenseurs sont bloqués, les voitures sont figées, les avions s’écrasent au sol, les machineries médicales cessent de fonctionner… Sans parler des journalistes, désemparés sans l’aide des correcteurs automatiques d’orthographe ! Mais qui se souvient encore comment on faisait « avant » ? Avant l’ère du digital, du tout-numérique, avant d’être assisté en permanence par la technologie, jusque dans les tâches les plus basiques du quotidien ?
Au même moment dans l’espace, à près de 400 kilomètres de là, les membres de retour d’une mission sur Mars sont retrouvés morts dans leur station spatiale. Tous à l’exception d’un des pilotes, Kameron Obb. Sans l’assistance des ordinateurs embarqués pour regagner la Terre, il doit naviguer « à l’ancienne », manuellement. Alors que les codes de manœuvre lui reviennent en mémoire, il prend peu à peu conscience qu’il a emmagasiné des connaissances insoupçonnées de lui jusque-là… comme si son cerveau était devenu l'unique disque dur où sont désormais stockées toutes les données informatiques disparues.
Dès lors, grandes puissances, groupes maffieux, organisations religieuses du monde entier se lancent dans une course sans merci pour mettre la main les premiers sur Obb.

Au début des années 1970, Pierre Boulle, dans Les jeux de l’esprit, imaginait comment le progrès, censé faire le bonheur des populations, finissait par rendre les humains incapables d’agir et de penser par eux-mêmes, les poussant en dernière extrémité au suicide.
Alors que le roman de Boulle a aujourd’hui un côté suranné et poussiéreux, Enki Bilal est de plain-pied dans l’actualité, se permettant même d'y faire quelques clins d’œil au passage. À l’heure où les cyberattaques d'envergure internationale se multiplient, où le numérique envahit le moindre espace de notre quotidien et influe sur le fonctionnement même de nos sociétés, Bilal s’interroge sur notre dépendance au numérique en imaginant un monde, pas si éloigné du nôtre, paralysé par un virus informatique. Dans un tel cas de figure, aurions-nous encore en nous les ressources pour faire « sans » ? Notre dépendance numérique nous rendrait-elle vulnérables ? Nous mènerait-elle au chaos ?

J’adore le trait de Bilal, reconnaissable entre tous et je me suis retrouvé ici en terrain familier. On y retrouve sa palette de couleurs et beaucoup de ses « tics » graphiques : bâtiments en décrépitude, humains reliés à des équipements médicaux, en scaphandres spatiaux…. Et la tache bleue qui grignote le visage de Kameron Obb n’est pas sans rappeler le bleu des cheveux de Jill Bioskop, dans La femme piège. Et pourtant, si je veux être totalement honnête, je dois reconnaître que j’ai parfois été gêné par la trop grande similitude, tant dans le physique que les attitudes, entre Obb et Nikopol (de la Trilogie Nikopol), ou encore entre Gemma et Bioskop (voire entre Gemma et sa mère, source chez moi d’une certaine confusion à certains moments du récit).
Bilal compose ses cases comme des tableaux indépendants, très ouvragés, qu’il recadre et assemble ensuite à la façon d’un monteur de cinéma, plan par plan (je ne regrette pas d’avoir opté pour l’édition limitée en grand format). Ainsi, la narration est très dynamique, toujours en tension. Ce qui a rajouté à ma frustration, arrivée la dernière case de l’album : je n’en avais eu suffisamment, j’aurais voulu en savoir plus sur les personnages et les différentes intrigues ébauchées dans ce Premier livre.
Je devrai donc savoir être patient.

D’autant que Bilal ne semble pas pressé et compte bien faire durer l’attente d’ici la sortie du prochain tome. Dans un entretien au Monde, il affirme même ne pas savoir à ce jour combien sa nouvelle série comptera de volumes... : « Le thème est tellement gigantesque, énorme, que je ne pourrais pas le traiter en un seul album, ou si je le fais, ce serait gâcher le sujet. Je n’ai pas écrit la suite, je ne sais pas s’il y aura vingt volumes ou deux. Je sais comment ça se finit – l’explication va prendre cinq pages à la fin –, mais je vais suivre mon instinct. Et je veux que les lecteurs vivent un an pour avoir la suite. Ce sujet mérite de la frustration. »

Enki Bilal - Bug Livre 1 (Casterman-2017)


Commentaires

  1. Mazette, quelle illustration en ouverture ! J'ai peu lu Bilal, encore un projet... Dans la catégorie surannée, le début me fait penser au roman Ravages de Barjavel.

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    1. Je dois reconnaître que l'illustration n'est pas des plus engageantes. Mais j'ai choisi celle-ci parce que c'est celle figurant sur le tiré à part encarté dans mon exemplaire (j'ignore d'ailleurs s'il était identique dans tous les exemplaires).
      Ravages est un roman que j'ai étudié au collège et qui ne m'a laissé aucun autre souvenir que celui d'un bouquin lu comme une purge... comme tout ceux que j'ai été obligé d'étudier en classe, en fait (Baudelaire aura été la seule exception). Mais quelqu'un a fait le même parallèle que toi sur un blog (je ne me souviens plus lequel).

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