On ne voit pas seulement avec les yeux, mais aussi avec la mémoire et les humeurs.

David Hockney - Gregory, LA, March 31, 1982

La vie était un puzzle où, contrairement à ce qu’il avait pu croire, rien n’était laissé au hasard. Il commençait seulement à comprendre comment s’assemblaient les morceaux. 

Les photos étaient limitées par l’angle fixe d’où on les prenait, tandis que l’œil se déplaçait et changeait de point de vue quand on regardait quelque chose. Et surtout, on ne voyait pas seulement avec les yeux, mais aussi avec la mémoire et les humeurs. 

Les portraits après les paysages. Le printemps après l’hiver. La main après la technologie. L’huile après l’aquarelle. La couleur après le fusain. La Californie après l’Angleterre. La joie après la tragédie. L’aube après la nuit. La création après le vide. Et ainsi de suite. Tout fonctionnait en alternance. Il n’y avait pas de réponse aux questions inutiles. Juste des cycles. La vie n’était pas une route droite avec une perspective linéaire. Sinueuse, elle s’arrêtait, repartait, retournait en arrière puis bondissait en avant. Le hasard, la tragédie faisaient partie du grand dessein.

Il y avait une seule certitude : l’enfant, dès qu’il savait tenir un crayon, faisait une marque. Depuis le début des temps, l’homme tentait d’exprimer en deux dimensions son émerveillement devant un monde en trois dimensions. Ce n’était pas près de s’arrêter.


Il avait toujours peint par plaisir, en suivant son impulsion envers et contre tout, sans compromis, fidèle à son propre désir. Cette notion de plaisir décriée, taxée de superficialité, ne contenait-elle pas quelque chose d’essentiel ? N’était-elle pas l’équivalent de la vie ? N’était-ce pas la raison pour laquelle il renonçait à un style dès qu’il commençait à s’ennuyer, c’est-à-dire dès que la vie s’en éloignait ? Pour peindre, n’avait-il pas toujours eu besoin de ressentir une émotion, et l’émotion n’était-elle pas la même chose, étymologiquement, que le mouvement, et donc la vie ? Son œuvre n’était donc pas juste un refuge où fuir la douleur, mais une construction qui contribuait à sauver la peinture, cet art qu’on avait cru condamné face à la photographie et au cinéma. Elle montrait que la peinture était l’art le plus puissant, le plus réel, parce qu’elle contenait la mémoire, les émotions, la subjectivité, le temps : la vie. C’était en ce sens qu’elle sauvait de la mort.

Le bonheur, contrairement à ce qu’affirmaient les romantiques, n’était pas incompatible avec la création, qui ne naissait pas nécessairement du manque, mais aussi de la plénitude. La décision qu’il avait prise cinq ans plus tôt de venir à Los Angeles alors qu’il ne conduisait pas, cette décision absurde selon ses amis new-yorkais, avait été la meilleure de sa vie.


Catherine Cusset - Vie de David Hockney (Gallimard, 2018)

Commentaires

  1. Un livre qui sera (est?) à la bibli. Bon, peut-être l'occasion de renouer avec l'auteur?

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    1. Tu peux toujours tenter, parce que ça ne se lit pas sans déplaisir. La forme est ratée (à mon avis) mais le fond reste intéressant parce que la vie de Hockney l'est.

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  2. Les romans qui évoquent peintres ou artistes, c'est un de mes dadas ! Et les extraits me plaisent bien... hop, noté pour la bibli !

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    1. J'ignorai cette passion que tu as pour les "romans bios" (biographie, pas 100 % sans pesticide).
      Si je ne suis pas aussi accro que toi, j'aime aussi ce genre de roman. J'imagine que tu as dû lire "Le Turquetto", de Metin Arditti, que j'ai beaucoup aimé. Si tu aimes Francis Bacon, je te recommande "Deux personnages sur un lit avec témoins", d'Alain Absire. Et aussi "La veuve Basquiat", de Jennifer Clement, qui est plus un recueil de souvenirs sur sa liaison avec le peintre haïtien.
      En fouillant rapidement dans ma PAL, je m'aperçois qu'il me reste notamment à lire "La petite danseuse de Degas", "Deux remords de Claude Monet" et "Journal de Keith Haring". Finalement, peut-être suis-je atteint du même virus que toi.... :-D

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    2. Aïe, je sens que je vais encore prendre des idées ! Je ne peux que te suggérer Les singuliers d'Anne Percin sur Gauguin et Pont-Aven, et Le héron de Guernica d'Antoine Choplin... et oui, j'ai lu et aimé Le Turquetto. Oh, et un très court roman d'Andrea Camilleri sur Caravage, lorsqu'il était en Sicile (La couleur du soleil) !

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    3. Ah mais bien sûr, "Les Singuliers".... comment ai-je pu l'oublier celui-là, alors que je l'ai tant aimé ? Je ne connaissais ni Camilleri, ni sa "Couleur du soleil" (Dominique Fernandez, féru d'art et d'Italie, a aussi écrit un roman sur Le Caravage) alors que "Le héron de Guernica" est aussi dans ma PAL. Tu vois, c'est une certitude désormais : je suis frappé du même mal que toi ! :D

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  3. j'attendrai le poche. Avec Cusset, ça passe ou ça casse, selon les livres :)

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    1. Ce que tu me dis me "rassure" un peu. Tout n'est pas perdu pour moi et je pourrai encore tenter "L'autre qu'on adorait".

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  4. bonjour, je découvre votre blog et il me tente beaucoup!! auriez vous une newsletter?

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    1. Bonjour et bienvenue !
      Malheureusement, je n'ai pas instauré de système de newsletter pour avertir des publications. Mais comme une autre personne m'a posé la question, je viens de créer un bouton "S'abonner" (situé dans l'en-tête de la page). J'espère que cela répondra à ta demande.
      Sinon, il est aussi possible, et plus simple sans doute si tu as un profil Facebook, de t'abonner à la page du blog : https://www.facebook.com/TheAutistReading/.
      J'y poste tous les liens vers les billets du blog et d'autres choses en plus (moins d'un par jour, si jamais tu craignais d'être submergée d'alertes qui ne t'intéressent pas).
      A bientôt j'espère !

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  5. Ah si la forme est ratée, c'est embêtant, elle était invitée à la librairie francophone sur France inter cet après-midi et je me disais justement, "tiens, pourquoi pas ?"

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    1. Quand je dis que la forme est ratée, j'entends par-là que, pour moi, la promesse du roman n'est pas tenue... et celle d'une biographie, que l'auteur ne prétend pas avoir écrit, non plus ! Tant qu'à faire, je pense qu'il vaut mieux lire une biographie critique sur Hockney.
      Philisine Cave me rejoint sur ce point; elle a même arrêté sa lecture (https://theautistreading.blogspot.fr/2018/04/recap-mars-2018.html?showComment=1525021203497#c3500079310248766584)

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