Le discours, Fabrice Caro



Ce n’est généralement pas bon signe quand votre conjoint(e) vous propose de « faire une pause ». Neuf fois sur dix, la pause qui, étymologiquement est momentanée, devient permanente. C’est une façon lâche polie de signifier à l’autre que la belle histoire d’amour est arrivée à son point de non-retour. Sauf qu’Adrien, la quarantaine pas vraiment rugissante, veut encore y croire et ne peut se résoudre à ce que son histoire avec Sonia soit terminée.

Mais pour le moment, Adrien est coincé à table, chez ses parents, en compagnie de sa sœur et de son futur beau-frère, Ludo. Déjà qu’en temps normal, les repas familiaux tournent vite au supplice, celui-ci lui est encore plus insupportable, tant il est fébrile d’attendre une réponse de Sandra au texto qu’il n’a pu s’empêcher de lui envoyer, brisant ainsi le cycle de trente-huit jours de pause.
Compte tenu du temps que met Sonia à lui répondre, il se demande s’il n’a pas fait une (nouvelle) boulette en envoyant à sa belle ce court message qu’il voulait désinvolte : « Coucou Sonia, j'espère que tu vas bien, bisous ! » Depuis, il ne cesse de ressasser mentalement les quelques mots et passe en revue les diverses interprétations et réactions qu’ils pourraient générer...
Et voilà que pour couronner le tout, Ludo, profite que sa future femme s’affaire en cuisine avec sa mère, pour faire l’honneur à Adrien de prononcer leur discours de mariage ! C’en est trop pour un seul homme : la tempête fait rage sous le crâne d’Adrien.


Alors que je venais de passer le mois à me shooter à l’humour de Fabcaro, les hasards du calendrier ont fait que Gallimard inaugurait sa nouvelle collection Sygne avec un roman signé... Fabrice Caro (pour ceux qui n’auraient pas très bien suivi, Fabcaro = Fabrice Caro).

Ni une, ni deux. Direction la librairie d’où je ressors avec Le discours (qui aurait pu s’intituler Pause si ce n’était pas déjà le titre d’un des albums de l’auteur) sous le bras, sans même avoir jeté un œil sur la 4e de couverture, histoire de m’assurer que le sujet était susceptible de me plaire.
Ce qui ne m’a pas empêché de me poser quelques questions : Fabcaro sans le dessin sera-t-il toujours Fabcaro ? Son humour tiendra-t-il aussi bien la route sur la longueur ? Pas de souci pour les dialogues, mais un roman n’est pas fait que de dialogues... (j’ignorais alors que le sieur Caro avait déjà franchi le Rubicon en publiant Figurec, dans la Blanche, chez Gallimard, en 2006).

Au diable, les tergiversations : qu’on se le dise : Fabcaro transforme l’essai haut la main !
On retrouve dans ce roman sa propension à l’autodérision et ce regard désabusé et caustique qu’il porte sur la société et sur lui-même dans ses BD.
Angoissé chronique, un brin dépressif et autocentré, son narrateur est néanmoins touchant par sa volonté de préserver le statu quo dans ses relations, notamment familiales, préférant garder pour lui ses états d’âmes plutôt que d’affronter d’éventuels conflits, « autant par lâcheté que par paresse ». Ce décalage entre ses pensées intimes et ses actions, souvent maladroites, est source de drôlerie.
Dans ces Fragments d'un discours amoureux revus et corrigés à sa sauce, Fabrice Caro égratigne la famille, ses rites, ses passages obligés, sa cohésion de façade. Il se moque des affres d’un homme au mitan de sa vie, insatisfait de sa vie professionnelle et personnelle, multipliant les séparations et les peines de cœur.
Mais ici, plus que dans ses BD, l’humour se teinte de mélancolie car il est surtout question de malentendus et de faux espoirs entretenus à force de non-dits, sources de manqués et de frustrations. Le rire se fait jaune et plus grinçant dès lors qu’on se reconnait au détour de l’une ou l’autre des situations...


Cerise sur le gâteau, cette jouissive lecture est l’occasion pour moi de m’adonner pour la première fois (en 12 ans de blog, faut-il le rappeler) à une lecture commune si gentiment proposée que je n’ai pu refuser. Je te remercie, Noukette, pour ta fougue communicative qui a permis cette aventure commune, toute nouvelle pour moi, et tellement agréable. J’espère avoir fait un compagnon de route acceptable.

Le discours - Extraits   

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« Intrus, imposteur, loser…? Rien de tout ça finalement. Adrien est un anti-héros incroyablement attachant. Pathétique, désabusé, lucide et émouvant. Et plus ça va, plus on l’aime…! Ce miroir qu’il nous tend, ce regard tendre et juste sur nos névroses… ça en fait naître des sourires, des petits pincements au cœur aussi parfois. De la tendresse qui déborde sous le cynisme apparent… du Fabcaro pur jus comme on l’aime ! »   Noukette

« Un bijou d’humour, c’est brillant, c’est émouvant, un gros gros coup de cœur pour ce livre de Fabrice Caro, auteur de BD toutes plus hilarantes les unes que les autres. Foncez ! »   Agathe the Book

« D’un court chapitre à l’autre, les observations d’Adrien et les paroles échangées par les personnages se répondent et ressurgissent pour produire des effets de décalage hilarants, nous rendant le principal protagoniste toujours plus attachant. »   Delphine

Fabrice Caro - Le discours (Gallimard, 2018)

Commentaires

  1. Joli billet (comme toujours) et joli clin d’œil à celle qui a été ta compagne de lecture.
    Ce livre-là, je vais l'offrir et je sais à qui (mais je vais tout de même m'assurer avant qu'il ne l'a pas déjà acheté.

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    1. Si c'est un fan, il y a des chances qu'il n'ait pas pu résister :)

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  2. oups ! qu'il ne l'ait pas déjà acheté. Et je referme ma parenthèse.

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  3. Ta première LC ?! Cela se fête, d'autant plus qu'elle a été fructueuse ! Bon, je retiens ce titre, ton avis est très tentant, bien que je ne connaisse pas du tout cet auteur (je ne lis pas de BD...).

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    1. Eh, ouais, la première !
      Si tu te laisses tenter et que tu te plonges dans ce roman, il m'est avis que tu vas vite te mettre à la BD (au moins les albums de Fabcaro!!)

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  4. J'hésitais, mais tu m'as convaincue ! A suivre donc ;-)

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    1. J'ai hâte de savoir ce que tu vas en penser... Mais comme tu aimes ses albums, ça devrait le faire.

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  5. J'adore l'humour grinçant de Fabcaro, nul doute que je le lirai un jour.

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  6. Ah je viens de relire Zai zai zai et de lire Moins qu'jher (etc) tu penses bien qu'il me le faut, ce petit dernier!

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    1. Moi, maintenant, je chercher à mettre la main sur son tout premier roman en espérant qu'il ne sera pas trop difficile à trouver.

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  7. Je viens de lire les extraits dans ton billet précédent, sans savoir de quel livre tu parlais, et au bout de quelques lignes, j'ai pensé à Fabcaro... Je le note, bien obligée, mais bon, il va devoir attendre ! ;-)

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    1. J'allais te demander : pourquoi attendre ? J'avais déjà oublié tes bonnes résolutions de fin d'année !!! :-D :-D

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  8. comme je suis en retard dans mes lectures d'emprunts biblio, je vais devoir attendre un peu (voilà ce que c'est d'avoir les yeux plus gros que le ventre:))

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    1. Biblio, bouquinerie, librairie... je crois que la boulimie de lectures touche pas mal d'entre nous ;-)

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  9. A découvrir je ne l'ai pas encore fait ... Pas faute d'envie mais ainsi va la vie. Le discours pourrait me plaire. Ah Noukette c'est très bien s'entourer : Jérôme et maintenant toi ;-)
    Bisous bisous et merci pour cette belle mise en avant sur ton blog !
    Bon WE

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    1. Tu me fais rire : je ne peux pas lutter contre Jérôme (et il n'en est même pas question!) ;-)

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  10. Ah mais fabcaro quoi.... Celui qui arrive a me destabiliser a chaque bd 😏 comment resister apres un tel billet 😀

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    1. Tu as tout dit : "Fabcaro, quoi" :-D
      (T'es trop forte, comment as-tu réussi à ce que tes émoticônes apparaissent proprement sur les commentaires ?)

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  11. J'aime beaucoup les extraits que tu as mis dans un autre post, et ton enthousiasme. Finalement je vais peut-être découvrir cet auteur à travers un roman.

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    1. C'est une bonne porte d'entrée pour découvrir l'univers de l'auteur. Si ça colle entre vous, je te parie qu'après le roman tu vas enquiller les albums !

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