L’Ennemie, Irène Némirovsky



Francine Bragance est une belle femme. Elle le sait ; elle en joue et en tire profit.
Femme avant d’être mère, amante avant d’être épouse, elle déserte le foyer pour courir les magasins, aller à ses rendez-vous mondains et multiplier les rencontres amoureuses, confiant ses deux fillettes à la garde de la bonne tandis que son mari Léon est appelé pour combattre lors de la Première Guerre mondiale.

Dans leur luxueux appartement des beaux quartiers parisiens, Gabri et Michette souffrent du manque d’amour et de l’indifférence que leur témoigne leur mère, quand ce n’est pas de l’agacement de les avoir en travers de son chemin.
Livrées à elles-mêmes, les fillettes s’occupent comme elles peuvent ; l’aînée compensant du mieux qu’elle peut auprès de Michette l’absence de cette mère égoïste et frivole. Mais les responsabilités sont trop importantes pour une gamine de onze ans, et Gabri ne peut empêcher le drame qui lui ravit Michette.

La guerre terminée, Léon Bragance rentre un jour d’un de ses voyages d'affaires en Pologne accompagné de son cousin Charles, qu’il a prévu d’héberger. À dix-sept ans, Gabri, qui a interdiction de sortir et reçoit une éducation stricte de la part de sa préceptrice anglaise, est instinctivement troublée par cet homme qui ne se gêne pas pour lui montrer que sa beauté et à sa fraîcheur adolescentes ne le laissent pas indifférent.
Quand elle surprend sa mère au lit avec Charles, le ressentiment que Gabri vouait à sa mère depuis le départ de sa sœur va se muer en une haine tenace. Dès lors, elle n’aura de cesse de se venger de « petite mère », cocote vieillissante qu’elle considère désormais comme sa rivale.



Paru en 1928 sous le pseudonyme de Pierre Nerey (anagramme d’Yrène), L’Ennemie est le 3e roman d’Irène Némirovsky. Elle y montre pour ses 25 ans un sens aigu d’observation, même s’il est avéré que ce roman est largement autobiographique, en de nombreux points semblable à son enfance esseulée et à la relation complexe qui la liait à sa propre mère défaillante.
On trouve déjà dans L’Ennemie de nombreux ingrédients que l’auteur développera plus tard dans d’autres romans et nouvelles : la détestation d’une mère par sa fille (Le Bal), la séductrice sur le retour qui refuse de se voir vieillir et éclipser par d’autres femmes plus jeunes et plus jolies (Jézabel) ou encore le déclin des aristocrates russes en exil (Les Mouches d'automne).

Irène Némirovsky trempe allègrement sa plume dans l’acide pour décrire sans complaisance mais avec finesse les milieux bourgeois parisiens de l’entre-deux-guerres.
Les personnages féminins sont peu flatteurs, qu’il s’agisse de Francine, la mère de Gabri, de Babette, son amie, ou de sa préceptrice, miss Allan. Mais ils n’ont rien à envier à leurs pendants masculins qui ne sont pas plus épargnés : Léon, le père, est un lâche, le cousin Charles, un veule mû par la chair et le prétendant de Gabri, Génia Nikitof, un séducteur amoral qui n’hésite pas à faire usage de violence pour arriver à ses fins.
Avec une économie de mots, le titre du roman à lui seul résume la subtilité psychologique dont fait preuve Irène Némirovsky. Qui est L’Ennemie ? Francine, que Gabri a juré d’anéantir ? À moins que Gabri ne devienne sa propre ennemie, à force de jouer sur le même terrain et avec les mêmes armes que sa mère ?
Au lecteur de trancher.


Avertissement : Si Olivier Philiponnat, le biographe de Némirovsky, enrichit cette édition d’une excellente préface, je vous recommanderais plutôt de la lire une fois le roman terminé.
Enfin, c’est ce que j’ai fait pour ne pas gâcher ma lecture quand je me suis aperçu qu’il dévoilait trop du roman.

L’Ennemie - Extraits

Irène Némirovsky - L’Ennemie (Denoël, 2019) [1928]

Commentaires

  1. J'ai beaucoup aimé Suite Française et Chaleur de sang mais je ne connais pas celui-ci.

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    1. Je n'ai pas encore lu Chaleur de Sang, mais jusqu'à présent j'ai aimé tout ce que j'ai lu d'elle, même le polémique David Golder.

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  2. J'aime beaucoup cette autrice, notamment pour cette acuité que tu évoques, qui lui permet d'être à la fois éloquente, féroce et efficace ! J'ai juste été déçue par son titre Jézabel, mais sinon j'ai aimé tout ce que j'ai lu d'elle (Suite française, Le bal, Le vin de solitude...). J'avais déjà noté ce titre, à propos duquel je n'ai lu jusqu'à présent que des avis très positifs.

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    1. Ce roman n'est certainement pas son meilleur mais il concentre tous les germes d'une œuvre qu'elle va étoffer par la suite. Pour les lecteurs/trices qui comme toi ont déjà pu apprécier son talent dans des romans plus tardifs, c'est un aspect qui rend la lecture encore plus intéressante, je trouve.
      (Contrairement à toi, j'ai beaucoup aimé Jézabel)

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  3. Jamais lu Némirovsky. Elle a tout pour me plaire pourtant !

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    1. Même si l'esprit corrosif et le regard sans concession de Némirovsky sont de sérieux atouts pour te plaire, au vu de lectures qui t'enthousiasment, ce n'est a priori pas une auteure vers laquelle je t'aurais guidé si j'avais été libraire. Et en y réfléchissant plus sérieusement, je dois reconnaître que je suis infoutu d'en trouver les raisons concrètes... Trop "féminin" et bourgeois, peut-être...

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  4. J'aime beaucoup cette auteure à la plume ciselée, je ne connaissais pas ce titre, alors, pourquoi pas ?

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    1. Si tu aimes déjà l'auteure, tu devrais trouver ton plaisir dans ce roman de jeunesse.

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  5. je ne connais que suite française de cette autrice et encore à travers la sublime adaptation de Saul Dibb... tu me donnes vraiment envie :-)

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    1. Si tu veux te lancer dans l’œuvre d'I. Némirovsky, rien de mieux, à mon avis, que Le Bal. C'est un texte court, comme un condensé de l'esprit et du style de l'auteure. Si tu accroches, il ne te restera plus ensuite que l'embarras du choix 😉

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  6. J'aime aussi beaucoup cette autrice. A ce jour j'ai lu "Suite française" et "Le bal" et j'ai d'autres titres dans ma PAL.
    Je n'ai pas celui que tu présentes, qui me fait effectivement beaucoup penser à "Le bal", qui est excellent.

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    1. Le Bal est un petit joyau, c'est vrai. Mais jusqu'ici je n'ai jamais été déçu par les autres titres que j'ai pu lire de l'auteur. Il m'en reste encore à découvrir, heureusement.

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  7. J'avais lu Suite française dont j'ai retenu aussi l'écriture sèche. Je suis bien tentée par L'ennemie en tout cas.

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    1. Comme beaucoup, j'ai découvert I. Némirovsky avec Suite française et, étrangement, c'est le seul de ses romans dont je n'ai gardé qu'un vague souvenir...

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  8. bizarrement je ne l'ai jamais lu, j'avais lu le premier chapitre d'un de ses romans et abandonné mais bon .. tu en parles si bien, mais avec lequel commencer ? tu vois je regarde enfin vos blogs.. marre de crouler sous le boulot, vivement le prochain week-end (4 jours!!)

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    1. Ah, pas facile de te conseiller ; je sais ton peu d'appétence pour la littérature française. Pour te faire une idée rapide et précise de l'acide dans lequel I. Némirovsky trempe sa plume, (je vais me répéter, mais tant pis), je ne vois rien de mieux que Le Bal. Si celui-ci n'arrive pas à te convaincre, c'est cuit pour les autres, je pense. Bon courage pour cette semaine qui commence, le bout du tunnel n'est plus très loin 🥰

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  9. J'aime beaucoup, beaucoup, Irène Némirosvky. Je crois bien que j'ai tout lu d'elle.
    Bonne journée.

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    1. Pour ma part, je suis loin d'avoir tout lu mais, avoir à portée de main le coffret rassemblant les deux volumes de son œuvre intégrale, me rassure.

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