Débâcle, Lize Spit



Rarement une photo de couverture aura été autant en symbiose avec l’atmosphère générale du roman qu'elle est censée illustrer. Dès les premières lignes, j’ai ressenti un réel malaise qui est allé crescendo jusqu’au dénouement. Dès le départ, pressentant l’imminence d’un drame, le lecteur est sur ses gardes, en alerte constante, se demandant quand et sous quelle forme il va se matérialiser, tandis que le dessein d’Eva se fait de plus en plus clair.

Ce (premier) roman d’une jeune auteure belge fait de constants allers-retours entre le présent, le 30 décembre 2015, et le passé, principalement l’été 2002.
L’histoire s’ouvre sur ce jour d’hiver où Eva, professeur d’arts plastiques à Bruxelles, répondant à une invitation, se rend dans son village natal de la campagne anversoise, Bovenmeer, où elle n’est jamais retournée en treize ans de temps.
Un saut dans le temps transporte le lecteur de la neige et du froid hivernal à la moiteur poisseuse d’un été caniculaire, celui de 2002. À cette époque, Eva forme avec ses amis d’enfance, Pim et Laurens, un trio inséparable qui s’est lui-même surnommé « les trois mousquetaires ».  Sous la chaleur qui écrase la campagne environnante, les amis ne savent quoi faire pour tromper leur ennui. À quatorze ans, garçons et filles sont deux espèces distinctes et Eva sent bien que leur amitié commence à se déliter, que les choses ne sont plus comme avant, que les garçons la tiennent peu à peu à l’écart. Prête à tout pour continuer à faire partie de la bande, elle va se prêter au jeu pervers imaginé par ses deux comparses… jusqu’au jour où il finit par se retourner contre elle et fait exploser leur amitié.
Enchâssées dans ces voyages passé/présent, des scènes de la vie quotidienne d’Eva et de sa famille pour le moins dysfonctionnelle : un père tyrannique et violent, une mère dépressive chronique et alcoolique, qui traînent leur mal de vivre comme une ombre, partout avec eux. Chacun à sa manière, les trois enfants ne pensent qu’à fuir l’atmosphère délétère du foyer familial : le fils aîné se prend de passion pour l’entomologie, la benjamine multiplie les TOC, tandis qu’Eva sort retrouver Pim et Laurens à la moindre occasion.

Il m’a fallu un certain moment pour me glisser pleinement dans cette histoire, incommodé par l’ambiance glauque, l’atmosphère sordide, par ces gamins désœuvrés qui ont troqué leur innocence pour la perversité, par ces adultes inconséquents. Ce malaise rehaussé et servi par une écriture clinique, souvent crue, qui ne laisse aucune échappatoire et contraint le lecteur à tout voir, sans le moindre filtre, sans la moindre pudeur, comme un crachat (Spit ;-) ) lancé à sa figure.
Longtemps, je me suis demandé si j’aimais ce que je lisais mais le style de Lize Spit, sa maîtrise de la narration et du suspens m’ont harponné jusqu’au bout. Ce que nous donne la jeune auteure belge n’est pas beau à lire, puissamment perturbant mais extrêmement bien restitué.

Débâcle - Extraits
[Un détail m’a turlupiné : Page 205, il est dit : « Il fait chaud sous le toit en bitume du poulailler ». 
Or un peu plus loin (p.208), dans ce même poulailler, « Les gouttes d’eau tambourinent sur la toiture en tôle ondulée. » Je me demande si les deux sont compatibles...  Coquille, pas coquille ?]

C’est sa photo de couverture qui a attiré mon attention vers ce livre.
Tout comme le jour où j’ai vu pour la première fois la série Smoking kids (2011), de Frieke Janssen, j’ai été à nouveau touché par son esthétisme et dérangé par son sujet. Bien plus que de voir fumer de jeunes enfants, ce sont leurs attitudes et leurs tenues d’adultes qui sont inquiétantes et créent le malaise.



*   *   *   *   *   *   *

« Un roman saisissant ! Cruauté et violence de vie sont servies par une écriture légère, en inadéquation totale avec la teneur des propos, donnant à l’ensemble un caractère encore plus acide que prévu. La construction est parfaite, le rythme impeccable, les ingrédients du suspense et de la description fraîchement dosés. »  Agathe

« Débâcle est un récit douloureux et glaçant, d'une impitoyable habileté, qui met souvent mal à l'aise, car naviguant sur les zones d'opacité de la frontière entre innocence et cruauté. »  Ingannmic

« C’est noir, souvent glauque, aucune nostalgie de l’adolescence ici.  Les descriptions sont précises et ne nous épargnent pas. »  Karine

« Lize Spit a réalisé un véritable tour de force en accouchant d’un premier roman aussi fort et maîtrisé. Une histoire qui prend à la gorge, dérange et déstabilise. On ne le lit pas Débâcle pour passer un agréable moment de lecture. C’est autre chose qu’on y cherche - et trouve ! Dommage que le titre flamand n’ait pas été conservé. La fonte est à mon avis beaucoup plus appropriée que Débâcle. »  Marie-Claude

« Âmes sensibles amatrices d’air pur de la campagne, abstenez-vous, les seules odeurs ici sont celles de la fosse à purin et de la viande crue. Un premier roman dérangeant, mais impeccable et sacrément culotté. »   Sylvie Au fil des pages

Lize Spit - Débâcle (Actes Sud, 2018)
Traduit du néerlandais (Belgique) : Emmanuelle Tardif

Commentaires

  1. La couverture met très mal à l'aise mais ce que tu en dis m'incite à ouvrir ce roman, j'espère que je le trouverai à la bibliothèque.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il faudrait être insensible pour que le texte lui-même ne crée aucun malaise chez le lecteur. C'est une lecture éprouvante mais marquante à bien des égards.

      Supprimer
  2. Pour ma part j'ai été un peu déçue au moment de ma lecture parce que j'ai trouvé que ça ne décollait pas assez, pas vraiment... Je suis peut-être perturbée ! J'aurais voulu encore plus de sordide, pourtant Dieu sait que c'était glauque déjà... c'est peut-être à force de lire trop de thrillers ? Mais au final avec du recul, je trouve que l'auteur était quand même vraiment fortiche de distiller cette atmosphère angoissante, trouble et je me demande si je ne vais pas le relire d'ailleurs...
    Et je l'ai acheté uniquement pour la couverture que j'ai adorée ainsi que les travaux de la photographe avec les enfants fumeurs !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Plus de sordide ???!!! Franchement, j'ai eu ma dose avec ce roman. J'ai même trouvé la scène centrale du roman à la limite du soutenable... Mais je comprends ce que tu veux dire au sujet du rythme : c'est vrai que l'auteur prend son temps pour installer ses personnages et que les tenants et aboutissants mettent du temps à se dévoiler.
      Je ne sais pas si tu connais la photographe Loretta Lux. Elle aussi a le chic pour rendre ses portraits d'enfants inquiétants, voire glaçants.

      Supprimer
    2. Ah oui, brrrr, ils sont glaçants, ces enfants ! Ils semblent être capables du pire sous leurs airs d'anges... très déstabilisant !

      Supprimer
  3. J'ai ressenti à peu près les mêmes émotions que toi à la lecture, le malaise dominant les autres... Et je me suis longtemps demandé si j'aimais ce que je lisais. Je ne suis pas certaine de pouvoir répondre précisément à cette question mais une chose est sûre, ce roman m'a marqéue !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Peut-être est-ce là la parfaite expression du talent de l'auteur : réussir à te faire lire jusqu'au bout un texte qui t'inspire principalement malaise et dégoût...

      Supprimer
  4. Je m'arrêterai à la couverture, particulièrement bien choisie... le sordide n'est pas mon truc ! ;-)

    RépondreSupprimer
  5. Je viens de lire les extraits que tu proposes, je comprends le harponnage !
    Ce roman, j'ai tourné autour. Le malaise, bon, mais le trop glauque, sur la longueur, je ne crois pas que je tenterai.

    RépondreSupprimer
  6. Les extraits sont très tentants ; le sordide me fait hésiter, mais si je le vois à la bibliothèque, là, je n'hésiterai pas.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est justement le genre de roman pour lequel on limite les risques en l'empruntant en médiathèque. Si tu aimes être bousculée, tu devrais en venir à bout.

      Supprimer
  7. Tu vois, tu en parles très bien ! Et ce qu'il en ressort c'est que ce roman suscite à la fois répulsion (pour son contenu) et fascination (par la manière dont l'auteur amène ce contenu). Il restera pour moi une des lectures les plus marquantes de cette année.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Plus je parle de cette lecture, plus je m'aperçois qu'elle m'a marqué plus que je l'imaginais. Le duo maudit fascination/répulsion fonctionne à merveille !

      Supprimer
  8. Je dois reconnaître que la photo, extrêmement dérangeante, me rebute assez...
    N'empêche qu'en ce moment, le glauque ne manque pas dans les romans visiblement...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais pas à quel(s) roman(s) en particulier tu fais allusion... de mon côté, je n'ai pas eu connaissance d'autres exemples récents (ou alors je les ai déjà oubliés).

      Supprimer
  9. Magnifique billet! Tu résumes bien: ce n’est pas beau à lire, mais extrêmement bien restitué. Ça fait plusieurs mois que je l'ai lu et plus j'y pense, plus l'effet est durable!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tout à fait, c'est ce que je disais plus haut : l'histoire au final marque plus mon esprit que je ne l'aurai crû. Plus j'y repense, plus j'en parle, plus je me dis que cette lecture va rester à part pendant encore un bon moment...

      Supprimer
  10. J'avais beaucoup aimé cette couverture, un peu décalée, et puis, ça a fait pschitt ! je n'ai pas réussi à accrocher, je me suis même un peu ennuyée, et je n'ai pas aimé la fin..

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai aussi eu peur de m'ennuyer à un certain moment, tout comme ces gamins dans leur campagne, finalement. Mais, il y a toujours eu quelque chose qui m'a fait continuer sans que ça me coûte (en persévérance, parce que ça m'a coûté beaucoup émotionnellement parlant !).
      Je n'ai pas détesté la fin, car elle est l'issue logique de tout ce qu'on a lu. En revanche, j'ai été un peu déçu qu'elle soit aussi évidente aussi tôt dans le récit alors que jusque-là, j'avais été cueilli à chaque fois.

      Supprimer
  11. Ta chronique est superbe et restitue parfaitement ce que j'ai ressenti à la lecture de ce roman... Il m'a laissé un tel malaise que je n'ai pas su en parler. J’ai trouvé la construction exceptionnelle, et sa façon de décrire la violence qui s'insinue insidieusement très réaliste.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est de ce réalisme, de la justesse des situations et des comportement, que naît et se développe le malaise, parce que ces gamins, on les croise tous les jours. Pire même, peut-être qu'ils auraient pu être nous...

      Supprimer
  12. C'est clair que la couverture attire - et intrigue. Il est sur ma liste.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si tu es en mal de sensations fortes, fais-le vite remonter sur ta liste ;-)

      Supprimer

Publier un commentaire

Si le post auquel vous réagissez a été publié il y a plus de 15 jours, votre commentaire n'apparaîtra pas immédiatement (les commentaires aux anciens posts sont modérés pour éviter les spams).