The Blood of Emmett Till, Timothy B. Tyson



Mississippi, août 1955.
Un corps flotte sur rivière Tallatchie.
L’identification de la victime est impossible : le visage a été rendu méconnaissable par les coups portés, les yeux ont été arrachés, la gorge est garrottée par un fil barbelé relié au lourd ventilateur d’une trieuse de coton. Seule, une bague à un doigt permettra de mettre un nom sur le cadavre.
Il s’agit d’Emmett Till, un jeune noir de 14 ans, kidnappé trois jours plus tôt, en pleine nuit, chez son oncle maternel par deux hommes blancs, Roy Bryant et son demi-frère.
La raison : l’épouse de Bryant accuse Emmett de lui avoir manqué de respect lors de son passage à son épicerie. Non seulement il l'aurait prise par la taille, mais il lui aurait fait des avances et même sifflée au moment où il quittait la boutique accompagné de son cousin.

Dans un état du Sud comme le Mississippi en 1955, régi par la ségrégation et le racisme, où pour éviter tout accrochage, un noir sait depuis son plus jeune âge qu'il vaut mieux garder les yeux baissés quand il croise un blanc, un tel comportement tient du suicide.
Aussi, il a fallu à peine plus d’une heure aux jurés (tous blancs !) du procès de Bryant et Milam pour que les deux hommes soient acquittés. Comble du comble, quelques semaines plus tard, les mêmes Bryant et Milam empocheront 4000 dollars pour raconter dans le détail au magazine Look (impunément puisqu’ils ne pouvaient être jugés une nouvelle fois pour le même crime) comment ils avaient tué Emmett !

Pour beaucoup, à l’époque, le meurtre d’Emmett Till n’est qu’un épisode de plus dans la vague de lynchages qui a suivi la décision de la Cour Suprême, l'année précédente, de déclarer inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques du pays.
Si Emmett est devenu le symbole, pour ne pas dire le visage, de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, c’est grâce au courage de sa mère, Mamie Till Mobley, qui a exigé, contre l’avis des pompes funèbres, qu'aucun soin esthétique ne soit apporté au visage de son fils et que son cercueil reste ouvert lors des funérailles, pour que les gens puissent voir ce qui lui avait été infligé. Elle a même accepté que le corps d’Emmett dans son cercueil soit photographié et diffusé largement dans la presse de la communauté afro-américaine
De fait-divers local, le meurtre d’Emmett Till prend alors l’ampleur d’une affaire nationale, et même internationale. Aux États-Unis, le Civil Rights Movement se voit soudain propulsé en première ligne et quelques semaines plus tard, dans l’Alabama, Rosa Parks refusera de prendre place au fond du bus, réservé aux noirs, engageant ainsi le boycott des bus de Montgomery qui a duré 381 jours.

Ce qui est passionnant dans le récit de l’historien Timothy B. Tyson c’est qu’au-delà de la reconstitution méticuleuse du cas Emmett Till, il montre comment le lynchage du garçon n’est pas uniquement l’affaire de deux racistes blancs mais bel et bien celle de toute une population, complice muette des violences faites aux afro-américains.
Il explique comment le dogme de la suprématie blanche, et le racisme qui en découle, trouve ses racines dans la peur du métissage (prétendument responsable de la dégénérescence de la civilisation) qui nourrit tout un tas de fantasmes sur l'homme noir (primitif, violent et violeur). Il montre aussi comment les blancs pauvres des zones rurales du sud, dénigrés par les plus riches, étaient soulagés qu'on puisse trouver d’autres boucs-émissaires qu’eux et comment certains se rendaient volontiers complices des exactions perpétrées contre les noirs.
Tyson donne aussi à voir comment certains ont cherché à discréditer la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), organisation américaine de défense des droits civiques, en la faisant passer pour une structure infiltrée au service du communisme, LA bête noire du pays en cette période de guerre froide. Selon ceux-là, non seulement le corps repêché ne serait pas celui d’Emmett Till mais toute l'affaire ne serait qu'une conspiration fomentée par la NAACP pour porter l’opprobre sur l’état du Mississippi, monter les autres états contre lui, et semer ainsi le chaos dans l’Union.

Le plus perturbant peut-être dans ce récit, ce sont les parallèles que Tyson fait entre le passé et le présent, les similitudes qu’il souligne entre la mort d’Emmett Till et celle de Trayvon Martin ou de Michael Brown, les échos qu’il relève entre les mouvements qui ont suivi la mort d’Emmett (le boycott des bus à Montgomery, les sit-ins de Baltimore ou de Greensboro) et le mouvement Black Lives Matter.
Mais ce qui fait le plus froid dans le dos, sans doute, et m'a plongé dans une rage sans fond, c’est de savoir qu’Emmett Till a été sacrifié sur la foi d’un mensonge : plus de 50 ans après les faits, en 2007, Carolyn Bryant a accordé un entretien à Timothy Tyson dans lequel elle reconnait avoir menti, que jamais le garçon ne lui a fait d’avances, encore moins n'a essayé de la violer...

Avec la rigueur d’un ouvrage historique et l’acuité d'une analyse politique et sociétale à l’échelle d’une nation, The Blood of Emmett Till est un récit captivant qui se lit comme un thriller. Une lecture édifiante.

The Blood of Emmett Till - Extraits

*   *   *   *   *   *   *
« [Timothy Tyson] replace l'enlèvement et le meurtre d'Emmett Till dans leur contexte historique, et fait "intervenir" des "personnages" dont on ne parle jamais. [Il] raconte tout : les intimidations subies par les témoins, l'enquête plus que bâclée, la guéguerre entre les différentes organisations pour s'approprier Mamie Till.  À lire absolument. »  Jackie Brown


Avec ce roman lu en décembre dernier,
je participe au Challenge d’Enna African American History Month.
 

Timothy B. Tyson - The Blood of Emmett Till (Simon & Schuster, 2017)

Commentaires

  1. Dommage qu'il ne soit pas (encore) traduit en français... je croise les doigts pour qu'il le soit, je cale sur les lectures en anglais, sauf polars éventuellement !

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    1. Est-ce parce que ton impatience à découvrir certains polars te motive à les lire avant leur traduction ou parce que tu trouves les polars plus faciles à lire en anglais ? Parce que je n’ai pas l’impression que cet essai, par exemple, soit d’un niveau de langue plus compliqué qu’un polar...

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    2. Je me trompe peut-être, mais oui, je trouve les polars plus faciles... en général, il peut y avoir des exceptions, bien sûr. Et mon vocabulaire anglais n'est pas parfait, et si je fais un léger contre-sens en lisant un polar, ça me semble moins prêter à conséquence !

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    3. Franchement, si tu peux lire un polar (et contrairement à toi, je trouve que si tu te plantes dans les indices, ça prête à conséquence ;-) ), tu devrais être tout à fait en mesure de lire un tel livre, factuel sans effet de style.
      Effectivement, se pose toujours la question du vocabulaire, mais ça s'acquiert rapidement au fil des lectures...
      Tu devrais te laisser une chance :-D

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  2. "Rosa Parks refusera de prendre place au fond du bus, réservé aux noirs"

    Non, elle était bien dans la section réservée aux noirs, mais cette section pouvant être "rétrécie" (ou carrément supprimée) par le chauffeur si des passagers blancs se retrouvaient debout, Rosa Parks s'est retrouvée dans la section réservée aux blancs.

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    1. Et voilà encore un mythe qui s’envole... Comme on m’a toujours appris qu’elle s’était installée d’elle-même dans la section « white only », je n’ai même pas eu le réflexe d’aller vérifier par moi-même. Heureusement que tu es là pour rétablir la vérité historique. Et peut-être que je ferais bien de lire une bonne bio sur Rosa, maintenant.

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  3. Ce que tu en dis me fait froid dans le dos et pourtant c'est un sujet que je connais un peu... J'ai à la fois envie de le lire pour m'instruire encore plus sur le sujet et à la fois peur d'être bousculée... Mais c'est certainement un document très fort et Emmett Till est un nom qu'on entend souvent comme une référence de l'injustice de cet état d'esprit raciste. Merci de ta participation! (je suis particulièrement touchée que tu sois des nôtres :-)

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    1. Outre l’aspect documentaire de l’affaire elle-même, ce livre vaut vraiment la peine d’être lu pour ce qu’il dit sur le système de la ségrégation, sur l’essor du Civil Rights Movement et sur les différences de traitement qui subsistent encore aujourd’hui entre blancs et noirs...
      (merci beaucoup ! ;-) )

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  4. Je connais très bien l'histoire et je n'apprends rien en lisant ton billet (même si c'est toujours douloureux de lire tout ça) et oui elle est revenue sur ses dires et sais-tu que son gendre est un homme politique très influent actuellement ? par contre, je suis plus intéressée sur le parallèle fait avec les derniers meurtres du coup il me tente un peu plus. Je l'ai vu passer à plusieurs reprises , il va sans doute être traduit.

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    1. J’espère vraiment que la traduction française arrive rapidement. Sans parler des « big ones », ce livre a tout à fait sa place chez des éditeurs comme les Éditions du Sous-Sol ou Autrement.
      (J’ignorais qu’un membre (par alliance) de la famille Bryant était politicien. )

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  5. Terrifiant. L'horreur de la réalité dépassera toujours la fiction. Cela m'arrange qu'il ne soit pas encore traduit, ça me laisse un délai avant de le lire ( je digère encore La note américaine ! )

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    1. Je suis en plein dans La note américaine et c’est vrai que là non plus, on ne fait pas dans la dentelle...
      Si j'osais, je dirai : Emmett Till 1 / Osage County 24 (jusqu'à maintenant)

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  6. J'espère qu'il sera traduit en français ! J'avais commencé le livre de Wideman qui parle aussi de cet horrible lynchage ("écrire pour sauver une vie" - Prix fémina étranger en 2017) mais j'ai abandonné au bout de 100 pages, le traitement du sujet en parallèle à sa propre histoire ne m'ayant pas du tout convaincu.

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    1. Comme toi, Jackie Brown n’a pas été du tout convaincue par le parallèle biographique choisi par Wideman
      Malgré tout, je pense que le lirai un de ces jours, ne serait-ce que parce, si j’ai bien compris, il se concentre plus sur le père d’Emmett.

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  7. Je souhaite ardemment sa traduction. Contrairement à Jérôme, j'avais beaucoup apprécié l'ouvrage de John Edgar Wideman. Maintenant, je serais plus que curieuse de lire un autre point de vue...

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    1. Là, tu n'auras pas un point de vue, mais une enquête factuelle. L’avis de l’auteur ne transparait que peu dans le texte.

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  8. Je suis obligée d'attendre la traduction moi aussi, le temps de me préparer à un récit aussi glaçant. La femme qui a avoué avoir menti 50 ans plus tard, je me demande comment elle a vécu avec cette ignominie sur la conscience. De quoi ce genre de personne est-elle donc faite ??? Grande énigme ..

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    1. L’humain est un animal complexe, c’est certain.
      Carolyn Bryant a fini par reconnaître qu’elle avait menti. D’autres, à sa place n’auraient jamais avoué, par conviction ou par pur déni...
      Quant à la culpabilité... À partir du moment où tu montes un tel bobard juste pour le plaisir (sinon quoi d'autre?) qu’un noir (de 14 ans !) se fasse tabasser (on peut encore lui laisser le bénéfice du doute quant à l’issue fatale), crois-tu que la mort ce noir, même innocent, pèse lourd sur sa conscience ?... Je ne sais pas, mais je crains que non.

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  9. Avant de voir le logo en bas de ton billet, je me disais que c'était un livre pour le challenge d'Enna. Je n'ai pas participé autant que je l'aurais voulu cette année mais c'est un thème dont il faut parler encore et encore car malheureusement, l'histoire se répète.

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    1. En fait, pour bien "profiter" d'un challenge comme celui d'Enna, il faut le préparer longtemps en amont. Ce que je suis bien incapable de m'imposer. Mais quand j'ai signalé ce livre dans ma récap' de décembre, elle m'a judicieusement fait remarquer qu'il rentrait parfaitement bien dans le thème. Du coup, j'ai eu deux mois pour m'organiser, ce qui est royal ! :-D

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