Récap de juillet 2022


 
Colombe Schneck - Une femme célèbre (Stock, 2010)
Marcus Malte - Le Garçon (Zulma, 2016)
Alex Viens - Les pénitences (Le Cheval d'août, 2022)
Margaret Kennedy - The Feast (Faber and Faber, 2011) [1950]
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Coup de frein net à la belle envolée de mai / juin. (sound on)
Comme je m’en suis déjà expliqué précédemment, au boulot, l’été 2022 aura vraiment été exceptionnel. (et ce n’est rien dire à côté de la dramatique sécheresse et de ses conséquences tout aussi catastrophiques)
Aussi, on s’en serait douté, mes lectures s’en sont ressenties. D'ailleurs, si on regarde d’un peu plus près le visuel que je me suis amusé à vous composer, seuls trois romans (au centre) ont été lus dans leur intégralité en juillet. Les deux premiers (en haut) ont été entamés en juin et le dernier (en bas) a été terminé en août.


Le premier, Une femme célèbre, j’ai eu envie de le lire pour celle que je pensais être son personnage central, Denise Glaser. Un nom qui évoquera aux plus ancien.ne.s l’émission télévisée Discorama où, dans les années 60/70, la présentatrice a reçu les plus grands noms de la chanson (Barbara, Gainsbourg, Brel, Gréco, Ferré...) et qui a été un tremplin vers la célébrité pour des débutants d’alors (Georges Moustaki, Maxime Le Forestier, Catherine Lara ou Véronique Sanson).
Outre sa prestance et son élocution, ce que j’aime chez Denis Glaser, c’est son art feutré de l’interview, son habileté à susciter les confidences chez ses invités, tout en restant en retrait et sans craindre les silences, à l’instar d’un Jacques Chancel. Comme lui, elle est de la race disparue des animateurs qui avaient l’élégance de laisser la vedette à leurs invités.

De toute évidence, Colombe Schneck n'est pas de ceux-là.
Présenté en quatrième de couverture comme "une façon d’hommage, pudique et sincère autant qu’une réflexion fine sur les revers de la célébrité", son évocation de Denise Glaser n’est en fait que le prétexte à parler d’elle, sous couvert du personnage à peine déguisé de Jeanne Rosen. Et question finesse de réflexion, on repassera.
 
La pauvre Jeanne, présentatrice de radio, si peu sûre de sa valeur, culpabilise d'en être arrivée là où elle en est : son émission radio cartonne, ses livres sont des succès de librairie mais le mérite-t-elle ? Qu'a-t-elle réellement fait pour que tout lui réussisse ainsi ? Pour preuve, dans son entourage professionnel et parmi ses auditeurs, certains ne sont pas dupes et n'hésitent pas à lui faire savoir. Niveau syndrome de l'imposteur, là, on est sur du très très lourd (dans tous les sens du terme).
Pauvre petite fille riche, Jeanne/Colombe ne cesse de s'apitoyer avec complaisance sur son cas. À longueur de pages, elle se plaint d'aise d’avoir autant de chance, que tout dans sa vie lui soit si simple. C’est vrai quoi, être née dans un milieu aisé qui vous ouvre toutes les portes, avoir été aussi populaire à l'adolescence auprès des garçons, vivre dans un si grand appartement des quartiers chics de la capitale, avoir un mari trop beau et un gentil petit garçon (même si elle ressent le besoin de préciser quil est « attardé ») et pour amant un célèbre critique littéraire, c’est vraiment pas juste pour les autres ! Ouiiin ouiiin. 
 
C’est geignard, insupportable. À ce degré, ça frise l'indécence. Heureusement, le roman est court.
Et Denise Glaser, dans tout ça ? Mieux vaut la retrouver telle qu'en elle-même dans les archives disponibles sur la toile.



Depuis le temps qu’il y croupissait, je me suis enfin décider à sortir Le Garçon de PàL. Il faut dire que ma première rencontre avec Marcus Malte s'était jouée sur l’air de Je t’aime, moi non plus...

À celles et ceux qui ne sauraient pas encore de quoi il retourne, ce roman retrace le parcours d’un jeune sauvage, solitaire et mutique, vagabond inculte parti sur les routes de France, au début du XXe siècle.
Lors de ses errances, celui dont on ne connaîtra jamais le nom, qui tient à la fois du bon sauvage de Rousseau et de L'Enfant sauvage de Truffaut, va croiser la route de personnes qui vont l’aider à grandir, à appréhender le sens de la vie et la marche d'un monde en plein chaos.

Cette fois encore, je ressors déçu de ce rendez-vous avec l'auteur. Déçu et frustré, car il s’en est fallu de peu pour que la sauce prenne cette fois-ci.
Comme la première fois, j’ai commencé par être ébloui par ce roman foisonnant, à la fois roman d’apprentissage, roman d’aventures, roman historique et conte philosophique. Mais dès qu'Emma est entrée en scène, mon enthousiasme a été douché. Après avoir commencé à jouer les grandes sœurs, celle-ci se targue de déniaiser le garçon et de faire son éducation sexuelle. Placée sous l’égide de Sade et du Kâma-Sûtra, cette trèèèèèès longue part du roman qui se veut (gentiment) porno-érotique révèle une Emma outrageusement exaltée, finalement plutôt grotesque.
Quant au garçon, il m'a semblé trop passif et résigné, comme sans volonté propre. Non seulement il ne parle pas, mais jamais on a accès à son être intérieur, à ce qu’il ressent vraiment, ce qui le rend peu attachant. En fait, je m'aperçois que je ne me suis jamais vraiment intéressé à son sort, ni été inquiet de ce qui pouvait bien lui arriver. 
De toutes les figures du roman, Brabek, l’ogre des Carpates, lutteur de foire philosophe , est sans conteste celle que j'ai préférée.
 
Pourtant, souvent, j’ai été emporté par la maîtrise stylistique de Marcus Malte ; c’est riche, brillant, souvent érudit et parfois vulgaire, tour à tour enlevé et poétique. Du grand art. 
Mais à trop d'occasions, cette maîtrise vire à l’exercice de style ou à la prouesse formelle (et donc artificielle). J'en veux pour exemple les acrostiches et autres poèmes codés d'Emma, ou encore la longue joute verbale (à sens unique, forcément) où Emma liste tous les mots à disposition pour évoquer les organes génitaux masculins et féminins. Mais le pire sont ces énumérations qui courent sur des pages et des pages, et qui plus est, à plusieurs occasions. Si je comprends bien l’intention derrière l’interminable liste des noms et dates de naissance/mort des soldats disparus à la bataille de Souain, en septembre 1915, quelle est celle qui se cache derrière la généalogie des souverains d’Europe menant jusqu’à l’archiduc François-Ferdinand dont l‘assassinat servira de détonateur au 1er conflit mondial ? Montrer que les dynasties royales qui régnaient alors sur l’Europe étaient toutes issues de la même lignée ? Ne pouvait-on pas se contenter, cette fois-ci, de le dire ?

Nouvelle rencontre mi-figue, mi-raisin avec Marcs Malte ; nouvelle incursion façon montagnes russes dans son univers. Si j’ai refermé Le Garçon pas vraiment emballé, j’en garde néanmoins quelques moments de lecture mémorables (notamment les scènes du champ de bataille, d'une réelle puissance visuelle). 
 
Le Garçon - Extraits



Après dix années sans aucun contact, Jules, 24 ans, se rend chez son père au prétexte de lui remettre une petite boîte. Surpris de trouver sa fille sur le pas de sa porte, Denis, punk vieillissant sur le retour,  l’invite à entrer partager une bière. Jules, qui s’était pourtant promis de rester sur le pas de la porte et de repartir aussitôt la mystérieuse boîte déposée, accepte.
À la première bière succèdera une autre, puis une autre. Les retrouvailles tant redoutées par Jules ne se passent pas aussi mal qu'elle l'avait craint, même si sous une apparente cordialité affleure de part et d’autre la tension de vieilles rancœurs toujours pas digérées. Mais, quand Denis lui propose de rester dîner, il se montre si insistant que Jules finit par céder à nouveau. 

Au son des chansons de The Cure, la soirée autour d’un plat de spaghetti bien arrosé va s'éterniser pour prendre une tournure beaucoup plus malsaine. Denis, imprévisible et manipulateur, retrouve rapidement ses vieilles habitudes et joue de son emprise psychologique sur sa fille. La tension et le malaise vont aller grandissant à mesure que la soirée avance et que les blessures du passé refont surface.

Si ce roman déroule un scénario somme toute conventionnel (une tension allant crescendo jusqu'à l'explosion de violence finale) fidèle au genre, il sort toute de même du lot, notamment par les quelques points intéressants qu'il met en évidence. 
Le premier est que la violence verbale et psychologique laisse tout autant, voire plus, de traces indélébiles sur la personne qui en est victime. Cela semble une évidence, mais ça ne fait jamais de mal de le rappeler.
Deuxièmement, il montre bien comment, au cours de la lutte de pouvoir qui s’engage en Jules et Denis pour prendre l'ascendant sur l’autre, les rôles ne sont pas figés ; l'un et l'autre sont successivement victime et bourreau.
Mais ce que j'ai trouvé finement rendu dans cette relation familiale toxique, c’est la valse de sentiments contradictoires, entre méfiance et connivence, qui se joue sous le crâne de Jules. Au cœur de la haine poignent encore des vestiges de tendresse pour son père ; sa détermination à en finir une fois pour toute avec la culpabilité d’avoir fui sa famille est par moment ébranlée par bouffées de nostalgie pour son enfance. En a-t-on jamais fini avec les traumas de son enfance et les relations familiales dysfonctionnelles ?
 
Premier roman d’une autrice queer québécoise (d'où, sans doute, le choix d'un prénom masculin pour son héroïne), Les Pénitences est huis-clos étouffant, où la violence d’abord insidieuse s’exprime de plus en plus ouvertement. Certaines points obscurs prendront tout leur sens à la lumière des événements passés. Mention spéciale aux dialogues, qui sonnent "juste" et dans lesquels j'ai goûté avec gourmandise les incursions du joual.


 
Pour finir sur une note plus légère, direction les Cornouailles.
C’est le billet d’Electra qui m’a convaincu de céder à l’engouement qui a saisi la communauté des bookstagramers pour The Feast, roman de 1949, dont La Table Ronde a publié une traduction révisée en début d’année.

Manoir niché dans une crique, converti en pension de famille, Pendizack n’est plus qu’un amas de décombres depuis que s’est détaché un pan de la falaise qui le surplombait, pulvérisant du même coup plusieurs de ses hôtes.
Aucun divulgâchage de ma part ; quand le roman s’ouvre, la catastrophe a déjà eu lieu. S'enclenche alors un compte à rebours lors duquel le lecteur va revivre la semaine précédant l’éboulement de la falaise et faire connaissance avec la galerie de personnages hébergés au Pendizack. 
Au fil du récit, entrecoupé ici et là par l’insertion d’entrées de journal intime ou de passages de courriers, vont se révéler les personnalités et se faire jour des secrets plus ou moins avouables.

Autant annoncer la couleur d’emblée : je me montrerai bien moins enthousiaste qu’Electra.
Pour commencer, dès le départ, j’ai eu quelque difficulté à m’y retrouver parmi la bande de gamins, à les distinguer les uns des autres. 
Mais surtout, on m'avait promis un humour British, un regard ironique posé sur la société et les relations humaines et, à ce niveau-là, je suis clairement resté sur ma faim. En faisant évoluer tout son petit monde dans le cadre restreint du Pendizack, Margaret Kennedy en profite effectivement pour égratigner la société anglaise d’après-guerre et les relations entre des classes sociales en pleine mutation. Même le monde littéraire a droit à son coup de griffe ! N'empêche que j'ai trouvé que ça manquait cruellement de mordant et/ou de subversif.
De même, les personnalités des uns et des autres auraient gagné à être plus complexes, moins transparentes et prévisibles. D’ailleurs, il ne faut pas être grand savant pour y déchiffrer les incarnations des 7 péchés capitaux. Mais ce défaut a aussi ses avantages : si certains gentils flirtent avec le mièvre (cf. Nancibel), les méchants sont vraiment odieux et je me suis régalé de la perfidie de Miss Ellis.

Aussi, je me rangerai plutôt à l’avis de Kathel : si on est loin du bonbon délicieusement piquant (sur)vendu un peu partout en ce moment, la lecture de ce roman aura été tout de même plutôt agréable dans l'ensemble (en dépit de quelques longueurs) mais ne me laissera pas de souvenir impérissable. 
 
The Feast - Extraits
 

Commentaires

  1. Pas trop de livres emballants en ce mois de juillet, dis donc. Si je ne suis pas tout à fait de ton avis concernant Le garçon, qui m'avait envoûtée (si, si !) je vois que pour Le festin, l'engouement ne nous a pas vraiment atteint.
    Je vais devenir de plus en plus méfiante devant les engouements généralisés, je suis dans le premier tome de Blackwater et heureusement, je n'ai pas acheté les six, parce que ni l'écriture, ni les personnages ne me plaisent... c'est plat, et je soupire à chaque fois que je dois l'ouvrir !

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    1. Effectivement, ça n'a pas été l'euphorie en juillet.
      Pour Le Garçon, je m'attends à ce que vous soyez nombreux.ses à me désavouer. 😀 C'est certainement pour de bonnes raisons que ce roman a obtenu le Femina en 2016. Tu me retires Emma du tableau (ou tu me la fais plus en retenue) et tu supprimes les quelques passages pas vraiment utiles juste là pour "épater la galerie", et je revois mon avis illico.

      Pour ce qui est des engouements "de masse", c'est toujours sujet à caution. Je me souviens, même avant les réseaux sociaux, le phénomène était déjà source de belles déceptions. Mais pas toujours, heureusement.
      Pour ce qui est de Blackwater, la "magie" a fonctionné pour moi. J'ai passé un vrai bon moment. Ça reste de la lecture de divertissement, mais j'ai trouvé ça intelligemment fait, soulevant même au passage quelques sujets de réflexion (notamment sur le matriarcat). Mais, même si c'est plutôt bien écrit, je trouve, on ne lit pas cette série pour le style de l'auteur, mais plutôt pour l'univers qu’il y déploie.
      Pour autant, quand je lis tous les posts qui n'hésitent pas à parler de "pépite", de "chef d’œuvre absolu"..., je trouve qu'ils s'emballent un peu vite, et je ne suis pas étonné qu'ils engendrent de la frustration en créant ainsi d'énormes attentes chez les autres.

      Je me suis jeté sans attendre dans la saga des Caskey parce qu'on m'a prêté les volumes au fur et à mesure, sinon j'aurais laissé retomber la frénésie générale pour aller lire chez les uns et les autres ce qui leur avait plu, et pourquoi, avant de me décider.

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  2. J'ai abandonné la lecture du Garçon après 150 pages et je n'y suis pas encore retournée. Je te rejoins sur l'impression d'exercice de style de la part de Marcus Malte (il maîtrise très bien les différents genres mais c'est l'ensemble qui manque de liant) : j'ai eu aussi le même sentiment avec son Aires.
    Par contre j'ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé son Garden of love.

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    1. C'est exactement ça : ça manque de fluidité avec le reste du texte qui fait que ça vient là, pas vraiment comme un cheveu sur la soupe mais comme si le spectacle était interrompu de temps à autre par des intermèdes où le comédien ferait son numéro de claquettes. C'est dommage car vu la qualité de ce qui précède, il n'est vraiment pas besoin d'en (sur)ajouter pour qu'on salue la performance.
      (P.S. J'ai effacé par erreur ton commentaire original, aussi je me suis permis de le republier moi-même grâce à la sauvegarde)

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    2. Eh bien moi qui aime beaucoup Marcus Malte, je n’ai pourtant jamais réussi à lire «  le garçon » qui m’était tombé des mains … j’ai pas aimé, dès le début …et j’ai abandonné. Je continue à lire Marcus, mais pas «  le garçon »…( une Comete)

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    3. Quand tu auras lus tous ses romans, tu finiras peut-être par t'y recoller., qui sait.. 😉 Pour le moment, tu dois certainement piaffer d'impatience que sorte son nouveau titre Qui se souviendra de Phily-Jo ?

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    4. Oui :))))) ( une Comete passée en anonyme …)

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    5. En fait, «  le garçon » c’est le caillou dans la chaussure de Marcus Malte … je ne l’ai pas reconnu dans ce roman…pas le Marcus que j’aime…(une Comete)

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